En lisant Montaigne (24)

Il est impossible de traiter de bonne foi avec un sot. Mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main d’un maître si impétueux, mais aussi ma conscience.

Nos disputes devaient [devraient] être défendues et punies comme d’autres crimes verbaux. Quel vice n’éveillent-elles et n’amoncellent, toujours régies et commandées par la colère? Nous entrons en inimitié, premièrement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n’apprenons à disputer [discuter] que pour contredire, et, chacun contredisant et étant contredit, il en advient que le fruit du disputer, c’est perdre et anéantir la vérité. Ainsi Platon, en sa république, prohibe cet exercice aux esprits ineptes [incapables] et mal nés.

À quoi faire vous mettez-vous en voie de quêter ce qui est [chercher le vrai] avec celui qui n’a ni pas ni allure qui vaille? On ne fait point tort au sujet, quand on le quitte pour voir du moyen de le traiter; je ne dis pas moyen scolastique et artiste [artificiel], je dis moyen naturel, d’un sain entendement. Que sera-ce enfin? L’un va en Orient, l’autre en Occident; ils perdent le principal, et l’écartent dans la presse des incidents [dans la foule des digressions]. Au bout d’une heure de tempête, ils ne savent ce qu’ils cherchent; l’un est bas, l’autre haut, l’autre côtier [de côté]. Qui [l’un] se prend à un mot et une similitude [comparaison]; qui [un autre] ne sent plus [ne comprend plus] ce qu’on lui oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se suivre, non pas à vous. Qui, se trouvant faible de reins, craint tout, refuse tout, mêle dès l’entrée et confond le propos; ou sur l’effort du débat, se mutine à se taire tout plat; par une ignorance despite [irritée], affectant un orgueilleux mépris, ou une sottement modeste fuite de contention [dérobade devant la lutte]. Pourvu que cettui-ci frappe, il ne lui chaut [importe] combien il se découvre. L’autre compte ses mots, et les pèse pour raisons. Celui-là n’y emploie que l’avantage de sa voix et de ses poumons. En voilà un qui conclut contre soi-même. Et cettui-ci qui vous assourdit de préfaces et digressions inutiles! Cet autre s’arme de pures injures et cherche une querelle d’Alemaigne [querelle d’Allemand = mauvaise querelle], pour se défaire de la société et conférence [conversation] d’un esprit qui presse le sien. Ce dernier ne voit rien en la raison, mais il vous tient assiégé sur la clôture [conclusion] dialectique de ses clauses [phrases] et sur les formules de son art.

Livre III, chapitre VIII, de l’art de conférer, Nouvelle Librairie de France, 1962, tome V, pages 53 à 55.

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