En lisant Montaigne (1)

Que philosopher, c’est apprendre à mourir

(…)
Comme notre naissance nous apporta la naissance de toutes choses, aussi fera la mort de toutes choses notre mort. Par quoi c’est pareille folie de pleurer de ce que d’ici à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas, il y a cent ans. (…)
Rien ne peut être grief, qui n’est qu’une fois. Est-ce raison de craindre si longtemps chose de si bref temps? Le longtemps vivre, et le peu de temps vivre est rendu tout un par la mort. Car le long et le court n’est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dit, qu’il y a des petites bêtes sur la rivière Hypanis, qui ne vivent qu’un jour. Celle qui meurt à huit heures du matin, elle meurt en jeunesse: celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa décrépitude. Qui de nous ne se moque de voir mettre en considération d’heur ou de malheur, ce moment de durée? Le plus et le moins en la nôtre, si nous la comparons à l’éternité, ou encore à la durée des montagnes, des rivières, des étoiles, des arbres, et mêmes d’aucuns animaux, n’est pas moins ridicule.
Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y êtes entrés. Le même passage que vous fîtes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort. Votre mort est une des pièces de l’ordre de l’univers, c’est une pièce de la vie du monde.

inter se mortales mutua vivunt,
Et quasi cursores vitaï lampada tradunt.
(Les mortels se transmettent mutuellement l’existence, et, comme des coureurs, se passent le flambeau de la vie. Lucrèce, De rerum natura, II, vers 76 et 79)

(…)
Si vous avez fait votre profit de la vie, vous en êtes repu, allez-vous en satisfait,

Cur non ut plenus vitæ conviva recedis?
Pourquoi ne quittez-vous pas la vie comme un convive rassasié? Lucrèce, III, vers 938)

Si vous n’en n’avez su user, si elle vous était inutile, que vous chaut-il de l’avoir perdue? à quoi faire la voulez-vous encore?
(…)
La vie n’est de soi ni bien ni mal: c’est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faites.
(…)
Où que votre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace, elle est en l’usage: tel a vécu longtemps, qui a peu vécu. (…) Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu. (…)

Montaigne, Les Essais, livre I, chapitre XX, Union Latine d’Éditions (1957), pages 111 et suivantes.

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