En lisant Montaigne (23)

Les contradictions (…) des jugements ne m’offensent ni m’altèrent; elles m’éveillent seulement et m’exercent. Nous fuyons la correction [nous cherchons à éviter d’être repris], il s’y faudrait présenter et produire, notamment quand elle vient par forme de conférence, non de rejance [leçon de professeur]. À chaque opposition, on ne regarde pas si elle est juste, mais, à tort ou à droit, comment on s’en défera. Au lieu d’y tendre les bras, nous y tendons les griffes. Je souffrirais être rudement heurté par mes amis: « Tu es un sot, tu rêves. » J’aime entre les galants hommes, qu’on s’exprime courageusement, que les mots aillent où va la pensée. Il nous faut fortifier l’ouïe et la durcir contre cette tandreur [fadeur] du son cérémonieux des paroles. J’aime une société et familiarité forte et virile, une amitié qui se flatte en l’âpreté et vigueur de son commerce, comme l’amour, ès morsures et égratignures sanglantes. Elle n’est pas assez vigoureuse et généreuse, si elle n’est querelleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle craint le heurt et a ses allures contraintes.

Neque enim disputari sine reprehensione potest.
[Car on ne peut discuter sans se contredire.]

Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère; je m’avance vers celui qui me contredit, qui m’instruit. La cause de la vérité devrait être la cause commune à l’un et à l’autre. Que répondra-t-il? la passion du courroux lui a déjà frappé le jugement. Le trouble s’en est saisi avant la raison. Il serait utile qu’on passât par gageure la décision de nos disputes, qu’il y eût une marque matérielle de nos pertes, afin que nous en tinssions état, et que mon valet me pût dire: « Il vous coûta l’année passée cent écus, à vingt fois, d’avoir été ignorant et opiniâtre. » Je festoie et caresse la vérité en quelque main que je la trouve, et m’y rends allégrement, et lui tends mes armes vaincues, de loin que je la vois approcher. Et pourvu qu’on n’y procède d’une trogne trop impérieusement magistrale, je prête l’épaule aux répréhensions que l’on fait à mes écrits (…).

Livre III, chapitre VIII, De l’art de conférer, Nouvelle Librairie de France, tome V, pages 50 à 52.

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