En lisant William Faulkner (1)

Dans son Jusqu’à Faulkner, publié chez Gallimard L’un et l’autre, en 2002, Pierre Bergounioux commence par ces mots:
« Des petits garçons, c’est ce que tous les écrivains, morts ou vifs ou encore à naître, sont devenus lorsque Le Bruit et la Fureur est sorti des presses en 1929 (…) »

Extrait de « Le hameau », premier volet de la trilogie des Snopes.
La scène : Labove, jeune étudiant, a été engagé par Will Varner comme maître d’école à Frenchman’s Bend. Un matin, arrive Eula Varner, dernière née des seize enfants de Will et Maggie Varner. Ce fut comme une apparition…

(…) Et puis, un matin en se retournant, alors qu’il écrivait sur le grossier tableau noir, il vit un visage de huit ans sur un corps de quatorze, avec des formes féminines de vingt, qui en passant le seuil, apportèrent dans cette salle lugubre, mal éclairée, mal chauffée, destinée à l’âpre mise en œuvre de l’éducation primaire protestante, une bouffée moite du printemps avec sa liquoreuse corruption, et le rite païen d’une adoration triomphale devant la souveraine matrice primitive.
Il lui jeta un seul regard et vit ce que le frère serait probablement le dernier à discerner. Il vit que non seulement elle n’allait pas étudier, mais qu’il n’y avait rien dans les livres ici ou ailleurs qu’elle aurait jamais besoin de savoir, car elle était née déjà totalement armée non seulement pour résister et combattre mais pour vaincre tout ce que l’avenir pourrait inventer pour l’affronter. Il vit une enfant qu’il allait observer pendant les deux années suivantes avec ce qu’il croyait d’abord être uniquement de la rage, une enfant déjà grande à huit ans, ayant apparemment atteint et dépassé l’âge de la.puberté dans le sein de sa mère, calme, absorbée, pas même maussade, cédant à toutes les contraintes extérieures, qui avait simplement transféré d’un espace clos à un autre cette capacité d’attente statique durant l’accumulation des jours de bourgeonnement et des temps que rien, ne peut hâter ; et puis un beau jour, un homme parmi les autres, dont le nom et le visage lui étaient probablement inconnus, ferait irruption et bouleverserait tout cela. Pendant cinq ans il devait l’observer, elle qui, amenée par le frère tous les matins, restait comme il l’avait laissée, au même endroit et presque dans la même position, les mains immobiles durant des heures sur ses genoux, pareilles à deux corps distincts ensommeillés. Elle répondait : « Je sais pas » quand enfin on réussissait à attirer son attention et, quand on insistait : « j’en suis pas encore là. » C’était comme si ses muscles et sa chair étaient insensible à la fatigue et à l’ennui ou comme si, symbole même de la virginité assoupie, elle possédait la vie, mais non la sensibilité, et attendait simplement que le frère, le prêtre rageur et jaloux, l’eunuque, vienne l’enlever.
Elle arrivait chaque matin avec son cartable en toile cirée dans lequel si elle portait autre chose que ses patates douces cuites au four qu’elle mangeait à la récréation, Labove n’en savait rien. Rien qu’en passant entre les bancs et les tables de bois elle les transformait en un bosquet dédié à Vénus et, provoquant tous les mâles de la salle, depuis les enfants à peine pubères jusqu’aux jeunes hommes faits de dix-neuf et vingt ans, dont l’un était déjà marié et père de famille, qui pouvaient retourner dix arpents entre le lever et le coucher du soleil, elle les faisait se dresser les uns contre les autres, en rivaux belliqueux, à qui aurait la primeur de l’immolation. Parfois le vendredi soir il y avait des réunions à l’école, où les élèves jouaient aux jeux effrontés de l’adolescence, sous sa surveillance à lui. Elle n’y participait nullement, et cependant elle y régnait. Assise à côté du poêle, exactement comme elle était assise pendant les heures de classe, lointaine et sereine au milieu des cris perçants et des piétinements, c’est elle qui était assaillie simultanément sous une douzaine de robes de coton ou de calicot, simultanément dans une douzaine de recoins ombreux. Elle n’était ni en tête de sa classe, ni en queue ; ce n’était pas parce qu’elle refusait d’apprendre ni parce qu’elle était la fille de Varner, qui était l’administrateur de l’école, mais parce que la classe où elle était n’avait plus, vingt-quatre heures après qu’elle y était entrée, ni de queue ni de tête. Chaque année disparaissait la possibilité d’une division inférieure d’où on puisse la faire monter, pour la raison qu’elle ne pouvait être ni au début ni à la fin de quoi que ce soit où le sang circule. Il n’y avait qu’un point, comme dans un essaim d’abeilles, et elle était ce point, ce centre, envahie, importunée par ce grouillement et cependant sereine, intacte, apparemment même indifférente et abolissant tranquillement la longue accumulation de pensées et de souffrances humaines que l’on appelle la connaissance, l’instruction, la sagesse ; à la fois suprêmement impudique et inviolable, la reine, la matrice.

Le hameau, William Faulkner, Quarto Gallimard, 2007, pages 120/121.

Cet article, publié dans Culture, Littérature, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s