En lisant Pascal (22)

(des extrêmes)

(…)
Car enfin, qu’est-ce l’homme dans la nature? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Il est infiniment éloigné des deux extrêmes; et son être n’est pas moins distant du néant d’où il est tiré, que de l’infini où il est englouti.
Son intelligence tient dans l’ordre des choses intelligibles le même rang que son corps dans l’étendue de la nature; et tout ce qu’elle peut faire est d’apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel d’en connaître ni le principe ni la fin. Toutes choses sont sorties du néant, et portées jusqu’à l’infini. Qui peut suivre ces étonnantes démarches? L’auteur de ces merveilles les comprend; nul autre ne le peut faire.
Cet état qui tient le milieu entre les extrêmes, se trouve en toutes nos puissances. Nos sens n’aperçoivent rien d’extrême: trop de bruit nous assourdit, trop de lumière nous éblouit, trop de distance et trop de proximité empêchent la vue, trop de longueur, et trop de brièveté obscurcissent un discours, trop de plaisir incommode, trop de consonances déplaisent. Nous ne sentons ni l’extrême chaud, ni l’extrême froid. Les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles. Nous ne les sentons plus, nous les souffrons. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l’esprit; trop et trop peu de nourritures troublent ses actions; trop et trop peu d’instruction l’abêtissent. Les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n’étaient pas, et nous ne sommes point à leur égard. Elles nous échappent, ou nous à elles.
Voilà notre état véritable. C’est ce qui resserre nos connaissances en de certaines bornes que nous ne passons pas, incapables de savoir tout, et d’ignorer tout absolument. Nous sommes sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants entre l’ignorance et la connaissance; et, si nous pensons aller plus avant, notre objet branle et échappe nos prises; il se dérobe, et fuit d’une fuite éternelle: rien ne peut l’arrêter. C’est notre condition naturelle, et toutefois la plus contraire à notre inclination. Nous brûlons du désir d’approfondir tout, et d’édifier une tour qui s’élève jusqu’à l’infini. Mais tout notre édifice craque, et la terre s’ouvre jusqu’aux abîmes.

Blaise Pascal, Pensées, Éditions L. de Bure, 1823, Connaissance générale de l’homme, Tome I, Article IV, ch. I, pages 76 à 78 (classification Brunschvicg: n°72)

Série En lisant Pascal 1 à 21.

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