En lisant Schopenhauer (11)

Écrivains et style

Avant tout, il y a deux sortes d’écrivains: ceux qui écrivent pour dire quelque chose, et ceux qui écrivent pour écrire. Les premiers ont eu des idées ou ont fait des expériences qui leur semblent valoir la peine d’être communiquées; les seconds ont besoin d’argent, et écrivent en conséquence pour de l’argent. Ils pensent en vue d’écrire. On les reconnaît à ce qu’ils tirent le plus en longueur possible leurs pensées, et n’expriment aussi que des pensées à moitié vraies, biscornues, forcées et vacillantes; le plus souvent aussi ils aiment le clair-obscur, afin de paraître ce qu’ils ne sont pas; et c’est pourquoi ce qu’ils écrivent manque de netteté et de clarté.
Aussi peut-on vite constater qu’ils écrivent pour couvrir du papier. (…). Dès qu’on a fait cette constatation, il faut jeter le livre; car le temps est précieux. En réalité, dès qu’un auteur écrit pour couvrir du papier, il trompe le lecteur; en effet, son prétexte pour écrire, c’est qu’il a quelque chose à dire. Les honoraires et l’interdiction du droit de reproduction sont, au fond, la ruine de la littérature. Celui-là seul écrit quelque chose en valant la peine, qui n’écrit qu’en vue du sujet. Quel inappréciable avantage ce serait, si, dans toutes les branches d’une littérature, il n’existait que quelques livres, mais excellents! Il ne pourra jamais en être ainsi, tant qu’il s’agira de gagner de l’argent. Il semble qu’une malédiction pèse sur celui-ci; tout écrivain qui, d’une façon quelconque, vise avant tout au gain, dégénère aussitôt. Les meilleures œuvres des grands hommes datent toutes du temps où ceux-ci devaient encore écrire pour rien ou pour très peu de chose. En ce point aussi se confirme donc le proverbe espagnol: Honra y provecho no caben en un saco (Honneur et profit n’entrent pas dans le même sac). La déplorable condition de la littérature d’aujourd’hui, en Allemagne et au dehors, a sa racine dans le gain que procurent les livres. Celui qui a besoin d’argent se met à écrire un volume, et le public est assez sot pour l’acheter. La conséquence secondaire de ceci, c’est la ruine de la langue.
Un grand nombre de méchants écrivains ne tirent leur subsistance que de la sottise du public, qui ne veut lire que le produit du jour même. Il s’agit des journalistes. Ils sont dénommés à merveille! En d’autres termes, on pourrait les qualifier de « journaliers »*.

Écrivains et style, Arthur Schopenhauer, Parerga et paralipomena, Bouquins, Éditions Robert Laffont, 2020, pages 59/60.

* J’appelle « journalisme » tout ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui. Journal d’André Gide, 1921, Éditions Gallimard NRF (cartonnage Bonet), Tome II, 1952, page 99.

(en lisant Schopenhauer 1 à 10)

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