En lisant Joris-Karl Huysmans (3)

Le marchand de marrons

Les pavés tressaillent déchaussés par le roulis des fardiers et des haquets; les chiens détalent à toutes pattes, les hommes hâtent le pas, assourdis et aveuglés par une furieuse bourrasque de pluie et de grêle. Les girouettes des maisons tournent et grincent affolées, les fenêtres mal closes gémissent à fendre l’âme, les gonds oxydés des portes crient affreusement tandis que seul au coin de la rue, dans une niche contiguë; au comptoir d’un marchand de vins, le débitant de marrons demeure impassible, hurlant aux passants transis: eh! chauds, chauds, les marrons!
Que d’événements frivoles ou graves, cet homme est à même de voir, alors que le ventre au feu et la face au vent, il fait grêler dans sa poêle à jour, les marrons aux coques d’or ou qu’il remue les châtaignes qui mijotent sous le torchon de toile bise! que de comédies, que de drames, que de prologues de romans, que d’épilogues de nouvelles il entend les matins d’hiver, alors, que, frileuse ou glacée, l’aube se lève!
Il est là, dans son échoppe, allumant la braise, attisant avec son soufflet les charbons du fourneau, écoutant de toutes ses oreilles les papotages, les parlotes, les cancans des laitières et des concierges.
Devant lui passent toutes les infirmités corporelles du quartier, tous les vices des maisons voisines. Aux ragots des offices et de la loge, révélant le cocuage du Monsieur qui demeure au premier, précisant l’heure et le jour où sa femme le trompe, par semaine, une fois, s’ajoutent les doléances des bonnes se plaignant de leur ration de vin, racontant les besoins de leurs maîtresses, les tentatives de leurs patrons, les goûts épuisants et précoces de leurs enfants.
Quelle chronique d’ordures il eût pu amasser depuis le jour où il a revêtu le tablier à deux poches et consenti à éventrer les grands sacs de toile ! que de mots câlins ou aigres il a entendus, murmurés ou glapis par les couples qui le frôlaient, que d’ivrognesses, que de fausses amoureuses, que de pochards, que d’aimables grinches il a vu happés au collet par les sergents de ville! que de chutes, que d’accidents de voitures, que de côtes défoncées, de jambes déboîtées, d’épaules luxées, que de rassemblements de foule devant les pharmacies il a regardés, tout en fendant d’un coup de tranchet la robe brune des châtaignes, tout en remuant avec son couteau de bois les marrons qui se craquèlent et pètent!
Et cependant la vie n’est pas couleur de rose dans ce chien de métier; vent, bruine, pluie, neige, s’en donnent à cœur joie; le fourneau tressaille et geint sous les rafales qui le bousculent, épandant à flots la fumée qui pique les yeux et éteint la voix ; le charbon brasille et s’use vite, les chalands passent rapides, engoncés dans le collet de leur paletot, aucun ne s’arrête devant l’échoppe et derrière le malheureux, au travers des vitres qui le séparent de la piscine aux vins, s’alignent, vives, engageantes, scintillant sur une planchette posée devant une glace, des régiments de bouteilles, hautes en couleur et larges en ventre. Quelle attirance, quelle fascination! oh! qui dira le charme des canons et du tafia? Ne les regarde point, pauvre hère, oublie froid, faim, bouteilles et chante, nasillard, ta complainte obstinée: eh! chauds, chauds, les marrons!
Va, éreinte-toi, gèle, gèle, souffle sur les fumerons qui puent, aspire à pleine bouche la vapeur des cuissons, emplis-toi la gorge de cendre, trempe dans l’eau tes mains bouillies et tes doigts grillés, égoutte les châtaignes, écale les marrons, gonfle les sacs, vends ta marchandise aux enfants goulus, aux femmes attardées; hue! philosophe, hue! entonne à tue-tête, jusqu’à la pleine nuit, au clair du gaz, sous le froid, ton refrain de misère: eh! chauds, chauds, les marrons!

« Le marchand de marrons », Croquis parisiens (1880), Mermod (1955), pages 97 et suivantes.

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En lisant Joris-Karl Huysmans (2)

Le sleeping-car (extraits)

(…)

HUIT heures du soir. Sur le triste quai de la gare du Nord, la foule des passagers s’empresse. Au milieu du train déjà envahi par des familles qui luttent, les bras levés, contre les filets des wagons et les valises, le sleeping-car érige son interminable caisse de tôle noire. Dès que l’on a franchi le marchepied et pénétré dans le corridor qui parcourt la voiture d’un bout à l’autre, l’idée déjà suggérée par la sombre armature de ce véhicule, qu’on entre dans une prison, s’affirme.
(…)
À mon tour, j’entre et je m’étends sur mon matelas, écoutant, anxieux, les craquements du lit pendu au-dessus de ma tête, me demandant si les crochets qui le retiennent ne vont point fléchir. L’idée que le gros monsieur qui git là-haut pourrait être brusquement versé sur moi, m’effare; puis dans le cliquetis des ferrailles, dans les cris déchirants des essieux et des freins, dans le roulement sourd et comme gras des roues, mes émois se dispersent et je ne songe plus qu’à me caler, afin d’éviter les secousses. Je me sens, en effet, balancé par les pieds et par la nuque, ainsi qu’un homme que l’on va jeter à l’eau. Brandi en avant je crois que je vais perforer la cloison avec mes jambes et me ficher, en vibrant, tel qu’une pointe de flêeche, dans les champs qui longe le rail; et aussitôt le mouvement en sens inverse s’effectue, je m’imagine filer en arrière, faire la planche, piquer une tête à la renverse, sur l’autre voie.
Vainement j’essaie de reprendre mon équilibre, je tire, d’une main, ma chemise qui remonte, se boule en tapons sous mes reins, se volute sur mon ventre en crêpe et, de l’autre, je contiens la couverture et les draps qui se sauvent dans ces gambades insensées d’un lit!
Je tente de diverses postures; je m’allonge de côté, le nez dans la ruelle, mais, à un changement d’aiguilles, la cloison devient élastique et m’envoie rebondir sur l’autre bord; d’un saut de carpe, je me retourne, je me blottis le dos contre le mur mais un cahot me repousse et je coule dans la sente dont le parquet tapissé chancelle. Je m’agrippe, d’un bras au matelas et j’abrite, de l’autre, mon crane qui bat, éperdu, l’oreiller de crin.
Alors je me recroqueville, je m’atténue, je me casse en chien de fusil, mais mes genoux se frappent et mes talons devenus fous, m’éperonnent. Exaspéré, je m’étale sur le ventre, mais au premier choc, je saute ainsi qu’une grenouille et je me rabote l’échine sur le dessous de l’autre lit. N’en pouvant plus, je me détermine enfin à me mettre sur mon séant, à m’accroupir les jambes croisées tel qu’un tailleur, mais j’ai beau plier les épaules et baisser le front, je reçois encore de ce lit qui me surplombe une formidable claque.
Et l’express continue de rouler à toute vapeur; il fait le lacet, gronde et mugit, patine et siffle. Je valse, emporté par une danse Saint-Guy qu’accélère un orage de culbutes et de gifles. A moitié nu, en bannière, je flotte comme un gonfalon, je dégringole comme un sac de lest, je ricoche comme une balle, je crois, à certains moments, que je vais défoncer d’un coup de front le toit du véhicule et crever d’un coup de pied son sol. Je deviens à la fois, tourniquet et toton, bobine et fusée, jet d’eau et boule!

« Le sleeping-car », De tout, Librairie Plon, 1908, pages 170 – 173/174/175.

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En lisant Joris-Karl Huysmans (1)

Plus encore que sa langue à la grande richesse lexicale, la réputation de cul-béni (laquelle n’était pas usurpée) de Huysmans (à une époque où l’on savait encore ce que laïc veut dire) a sans doute éloigné de lui de nombreux lecteurs. On ne saurait trop leur conseiller aujourd’hui de ne pas s’arrester à l’escorce – selon le mot de Montaigne – pour découvrir l’un des plus grands écrivains de langue française. En guise d’amuse-bouche, on commencera par quelques textes courts, publiés dans Croquis parisiens (1880) ou De tout (1902), où Huysmans se révèle un remarquable chroniqueur et un fin observateur, servi par une plume implacable et drôle.

Le coiffeur

L’on s’assied devant une psyché d’acajou qui contient sur sa plaque de marbre des lotions en fioles, des boîtes à poudre de riz en verre bleu, des brosses à tête aux crins gras, des peignes acérés et chevelus, un pot de pommade ouvert et montrant la marque d’un index imprimé dans de la pâte jaune.
Alors l’exorbitant supplice commence.
Le corps enveloppé d’un peignoir, une serviette tassée en bourrelet entre la chair du cou et le col de la chemise, sentant poindre aux tempes la petite sueur de l’étouffement, l’on reçoit la poussée d’une main qui vous couche le crâne, à droite, et le froid des ciseaux vous fait frissonner le derme.
Au bruyant cliquetis du fer que le tondeur agite, les cheveux s’éparpillent en pluie, tombent dans les yeux, se logent dans les cils, s’attachent aux ailes du nez, se collent aux coins des lèvres qu’ils chatouillent et piquent, tandis qu’une nouvelle poussée de main vous couche subitement le crâne à gauche.
Tête à droite, tête à gauche, fixe. Et ce va-et-vient de Guignol continue, aggravé par le galop des cisailles qui manœuvrent autour des oreilles, courent sur les joues, entament la peau, cheminent le long des tempes, barrent l’œil qui louche ébloui par ces lueurs claires.
— Monsieur, veut-il le journal?
— Non.
— Un beau temps, n’est-ce pas, monsieur?
— Oui.
— Il y a des années que nous n’avons eu un hiver aussi doux.
— Oui.
Puis un temps d’arrêt; le funèbre jardinier s’est tu. Il vous tient l’occiput maintenant entre ses deux poings et le voilà qui, au mépris des éléments les moins contestés de l’hygiène, vous le balance, en haut, en bas, très vite, penchant sa barbe sur votre front, haleinant sur votre figure, examinant dans la glace de la psyché si les crins tondus sont bien de longueur égale; le voilà qui émonde, par-ci, par-là, encore, et qui recommence à faire cache-cache avec votre tête qu’il tente en appuyant dessus de vous rentrer dans l’estomac pour mieux juger de l’effet de sa coupe. La souffrance devient intolérable. — Ah! où sont-ils donc les bienfaits de la science, les anesthésiques vantés, les pâles morphines, les fidèles chloroformes, les pacifiants éthers?
Mais le coiffeur halète, épuisé par ses efforts, souffle comme un bœuf, puis se rue de nouveau sur votre caboche qu’il ratisse maintenant avec un petit peigne et rabote sans trêve avec deux brosses.
Un soupir de détresse vous échappe, tandis que déposant ses étrilles, il secoue votre peignoir.
— Monsieur veut-il une friction?
— Non.
— Un shampooing alors?
— Non.
— Monsieur a tort, cela raffermit le cuir chevelu et détruit les pellicules.
D’une voix mourante, l’on finit par accepter le shampooing, las, vaincu, n’espérant plus s’échapper vivant de cet antre.
Alors une rosée coule, goutte à goutte, sur votre tignasse que l’homme, les manches retroussées, récure, puis bientôt cette rosée qui pue l’orangeade se change en mousse et, stupéfié, l’on s’aperçoit dans la glace, coiffé d’un plat d’œufs à la neige que de gros doigts crèvent.
Le moment est venu où le supplice va atteindre son acuité suprême.
Brutalement, votre tête voltige comme sur des raquettes entre les bras du pommadin qui rugit et se démène ; votre cou craque, vos yeux jaillissent, la congestion commence, la folie menace. Dans une dernière lueur de bon sens, dans une dernière prière, l’on implore le ciel, l’adjurant de vous accorder un genou, une tête de veau, de vous rendre chauve!
L’opération se termine pourtant. On se lève chancelant, pâle, comme au sortir d’une longue maladie, guidé par le bourreau qui vous précipite le chef dans une cuvette, vous le saisit à la nuque, l’asperge à grands flots d’eau froide, puis le comprime fortement, à l’aide d’une serviette et le reporte dans le fauteuil où pareil à une viande échaudée, il gît sans mouvement, très blanc.
Il ne reste plus, après les cruelles souffrances endurées, qu’à subir le dégoût des manipulations finales, l’enduit de poix écrasé dans les paumes et plaqué sur le crâne écorché de nouveau par les dents des peignes.
C’est fait, on est dégarroté, debout, libre; l’on écarte les offres de savon et de lubin; l’on paye et l’on fuit à toutes jambes, de la périlleuse officine, mais, au grand air, l’égarement s’efface, l’équilibre revient, les pensées reprennent tranquillement leur marche.
On se trouve mieux portant, moins mûr. En même temps qu’il vous sarclait le poil, le merlan vous a comme par miracle allégé de plusieurs ans; l’atmosphère semble plus clémente et plus neuve, des fraîcheurs d’âme éclosent, mais elles se fanent, hélas! presque aussitôt car les démangeaisons que procurent les cheveux coupés, tombés dans la chemise, se font sentir. Et lentement, couvrant un rhume, l’on retourne chez soi, admirant l’éternel héroïsme des religieux dont les chairs sont, nuit et jour, volontairement grattées par l’âpre crin des durs cilices.

Croquis parisiens, Joris-Karl Huysmans, Éditions Mermod, 1955, pages 103 et suivantes, ou dans la Collection capitale (lancée à l’initiative de la mairie de Paris) rassemblant Croquis parisiensÀ vau l’eau et Un dilemme, 1990, pages 59 et suivantes.

Cf. également le site très complet sur Joris-Karl Huysmans :
http://www.huysmans.org/indexf.htm

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En lisant Claude Simon (5)

Lorsque j’écris (je m’en rends compte de plus en plus), je n’«exprime» pas quelque chose qui préexisterait à l’écriture. Certes, il y a ce que l’on pourrait appeler un «point de départ»: ce vague et confus magma que je porte en moi dans lequel je vais puiser.
Mais au fur et à mesure que j’écris, il se produit un curieux phénomène: ce langage dont je croyais pouvoir me servir comme d’un instrument déplie ses lignes de forces. Par la profusion des images que suscite chaque mot (si je dis par exemple que l’encre dont je me sers est bleue, ce sont aussitôt tous les objets bleus du monde qui sont évoqués, s’introduisent, par le biais de cette qualité commune dans ma pensée et par conséquent dans un discours où, initialement, ils n’avaient pas leur place), je suis sans cesse dévié de mon propos premier qui est ainsi, au fur et à mesure que j’écris, gauchi, modifié par les obstacles ou au contraire les perspectives, également imprévus, qui se présentent à tout instant.
Au reste l’écriture se refuse superbement à celui qui la maltraite d’une façon ou d’une autre, veut se servir d’elle, soit en la neutralisant, soit pour la mettre gratuitement en question: elle cède, bien sûr, mais à la façon d’une fille violentée: elle n’est plus alors qu’inertie, passivité fadeur. Comme tout artiste, l’écrivain est tout autant guidé par son matériau que par ses intentions.
«Je n’ai jamais fait le tableau que je voulais faire», a dit Picasso – et Raoul Dufy que j’ai bien connu, me disait aussi: «Il faut savoir abandonner le tableau que l’on voulait faire au profit de celui qui se fait».
En ce qui me concerne, non seulement je peux dire que je n’ai jamais écrit le roman dont j’avais eu l’idée, mais que, paradoxalement, les romans qui se sont faits sous ma plume (par ce bizarre jeu qui n’est pas sans évoquer celui du tennis: l’écrivain lance une balle que le langage lui renvoie aussitôt d’une façon imprévue, l’écrivain la renvoyant de nouveau en essayant d’exploiter ou de corriger cet imprévu, et ainsi de suite) ont été, et de beaucoup, infiniment plus riches que mon premier projet.
C’est donc dans une sorte d’exploration, une hasardeuse aventure au cours de laquelle il progressera à tâtons, que l’écrivain se lance.
Pourquoi s’y lance-t-il ? Probablement, avant tout, pour faire. Quoi ? L’écrivain ne sait trop. Avant tout, il veut écrire comme le peintre éprouve, avant tout le besoin de peindre (et peu importe quoi : une femme, un arbre, une pomme et quelquefois même pas: rien que la jouissance d’étaler, de faire voisiner certaines couleurs sur une toile). Et partis l’un et l’autre comme Colomb pour découvrir un monde, c’est à un autre, insoupçonné, qu’ils abordent.

Pour qui donc écrit Sartre ? Claude Simon, texte paru dans l’Express du 28 mai 1964.

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En lisant Claude Simon (4)

Le tramway (incipit), Claude Simon, 2001, Éditions de Minuit.

Les graduations en bronze jaune et en relief dessinaient sur le cadran un arc de cercle vers lequel pointait un ergot solidaire de la manette que, pour démarrer ou prendre de la vitesse, le conducteur poussait à petits coups de sa paume ouverte, la ramenant à sa position initiale et coupant ainsi le courant lorsqu’on approchait d’un arrêt, s’affairant alors à tourner rapidement le volant de fonte situé sur la droite (semblable, en plus petit, à ces volants qui, dans les cuisines, autrefois, actionnaient la pompe du puits) et, dans un bruit de crémaillère, serrait les freins. La poignée de la manette ne conservait de son vernis initial qu’une légère trace brune, son bois depuis longtemps à nu, grisâtre, sinon même crasseux, et le conducteur se tenait debout devant l’espèce de colonne à section ovale au haut de laquelle se trouvait ce sommaire tableau de bord.
Rester dans la cabine (par où il fallait d’ailleurs passer pour pénétrer dans le tramway) au lieu d’aller s’asseoir à l’intérieur sur les banquettes, semblait être une sorte de privilège non seulement pour mon esprit d’enfant mais aussi, à l’évidence, de ceux des deux ou trois voyageurs qui, méprisant de même les banquettes, s’y trouvaient régulièrement, non pas sans doute pénétrés comme moi de l’importance du lieu, mais, simplement, parce qu’il était permis d’y fumer, à l’exemple du conducteur apparemment taciturne – ou contraint au silence, comme en témoignait dans un franco-anglais approximatif l’inscription : « Défense de parler au wattman » qui faisait en quelque sorte de lui un personnage à la fois assez misérable, d’une caste inférieure, condamné à une muette solitude, en même temps que nimbé d’une aura de pouvoir, comme ces rois ou ces potentats de tragédies auxquels il était interdit par un sévère protocole (et parfois sous peine de mort) d’adresser directement la parole, statut (ou position – ou fonction) qu’il assumait avec gravité, l’œil toujours fixé sur les rails qui venaient au-devant de lui, comme absorbé par le poids de sa responsabilité, se bornant aux arrêts, en attendant le coup de sonnette libérateur du receveur, de rallumer au moyen d’un briquet de fer le mégot collé à sa lèvre inférieure d’un bout du trajet à l’autre (ce qui, de la plage à la ville, demandait, arrêts compris, environ trois quarts d’heure), petit tube ventru, grisâtre, dont l’enveloppe de mince papier imbibée de salive et rendue transparente laissait entrevoir la couleur brune du tabac maladroitement enrobé, bosselé parfois, presque crevé, par quelque brin (une « bûche ») trop gros ou mal tassé.
Il me semblait voir cela, y être, me trouver parmi les deux ou trois privilégiés admis à se tenir debout dans l’étroit habitacle d’environ deux mètres sur deux pourvu qu’ils ne parlent ni ne gênent l’homme silencieux vêtu d’une chemise de flanelle grise au col sans cravate mais fermé, d’un complet fatigué, gris lui aussi, et dont le pantalon élimé tombait sur une paire d’espadrilles aux semelles de corde non pas exactement élimées mais comme moustachues, effilochées, sur lesquelles il se tenait, les pieds légèrement écartés, personnage quasi mythique à la cigarette éteinte, à l’impassible visage, et dont les gestes – du moins à mes yeux d’enfant – semblaient avoir quelque chose d’à la fois rituel et sacré, qu’il poussât de ses petits coups de paume la manivelle des vitesses, se baissât pour actionner le volant du frein ou appuyer à coups pressés de son pied droit le champignon du timbre avertisseur lorsque le tramway s’engageait dans une courbe sans visibilité ou presque continuellement quand, une fois passé l’octroi, la motrice pénétrait dans la ville, descendait d’abord la longue pente qui menait au jardin public, longeait le mur de celui-ci, tournait sur la gauche à hauteur du monument aux morts et, suivant le boulevard du Président-Wilson, ralentissait peu à peu le long de l’Allée des Marronniers pour s’immobiliser en fin de course, presque au centre-ville, en face du cinéma à l’entrée protégée par une marquise de verre et aux aguichantes affiches qui, dans des couleurs violentes, proposaient aux éventuels spectateurs les gigantesques visages de femmes échevelées, aux têtes renversées et aux bouches ouvertes dans un cri d’épouvante ou l’appel d’un baiser.
Une quinzaine de kilomètres séparaient la plage de la ville à travers un paysage légèrement bosselé aux pentes recouvertes de vignes, le trajet jalonné (sur la droite en venant de la mer) d’opulentes résidences dont les bâtiments datant du siècle précédent, espacés de deux ou trois kilomètres et plus ou moins cachés par les arbres de leurs parcs, offraient comme un inventaire de ce que la vanité de fortunes récemment acquises ou consolidées avait pu inspirer à leurs propriétaires ainsi qu’aux architectes qui se pliaient à leurs désirs (ou même les devançaient) à une époque où les ambitions d’une classe provinciale aisée et d’un niveau culturel moyen (s’inspirant parfois de décors médiévaux ou orientalistes d’opéras vus à Paris au cours de quelque voyage de noces) proposaient aux regards un éventail d’architectures (tours couronnées de gracieux balustres de terre cuite ou, au contraire, massives, carrées et vaguement sarrasines), d’un goût parfois discutable mais, dans l’ensemble, plaisantes, sans ostentation trop gênante (sauf l’une d’entre elles, plus récente), aux noms désuets (comme leurs meubles Louis-Philippe ou Napoléon III) et d’une naïve fraîcheur, tels « Miraflores » ou, simplement, « Les Aloès ».

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En lisant Claude Simon (3)

Dans ce passage de “la Route des Flandres”, le tour de force consiste à évoquer, dans le même énoncé, dans la même phrase, une étreinte amoureuse et l’enchevêtrement des corps de prisonniers de guerre (on est en 1940) rassemblés par leurs geôliers avant d’être jetés dans les trains qui les conduiront vers les camps.

… ils en amenaient sans cesse d’autres par troupeaux entiers exténués et débraillés certains avec des casquettes civiles leurs capotes déboutonnées leur battant les mollets et bientôt le pré tout entier se trouva piétiné et souillé entièrement recouvert par les rangées de corps étendus têtes contre pieds et dans les aubes grises l’herbe aussi était grise couverte de rosée que je buvais la buvant par là tout entière la faisant entrer en moi tout entière comme ces oranges où enfant malgré la défense que l’on m’en faisait disant que c’était sale mal élevé bruyant j’aimais percer un trou et presser, pressant buvant son ventre les boules de ses seins fuyant sous mes doigts comme de l’eau une goutte cristalline rose tremblant sur un brin incliné sous cette légère et frissonnante brise qui précède le lever du soleil reflétant contenant dans sa transparence le ciel teinté par l’aurore je me rappelle ces matins inouïs pendant toute cette période jamais le printemps jamais le ciel n’avait été si pur lavé transparent, les fins de nuits froides nous nous serrions l’un contre l’autre dans l’espoir de conserver un peu de chaleur encastrés l’un dans l’autre en chien de fusil je pensais qu’il l’avait tenue comme cela mes cuisses sous les siennes cette soyeuse et sauvage broussaille contre mon ventre enfermant le lait de ses seins dans mes paumes au centre desquelles leurs bouts rose thé mais humides brillants (quand j’éloignai ma bouche il était d’un rose plus prononcé vif comme irrité enflammé d’une matière grumeleuse meurtrie, un fil étincelant l’unissant encore à mes lèvres, je me rappelle que j’en vis un minuscule sur un brin d’herbe laissant derrière lui une traînée lumineuse et métallique comme de l’argent, si petit qu’il le faisait à peine ployer sous son poids avec sa minuscule coquille en colimaçon chaque volute rayée de fines lignes brunes son cou fait aussi d’une texture grumeleuse en même temps fragile et cartilagineuse s’étirant s’érigeant ses cornes s’érigeant mais rétractiles quand je les touchai pouvant s’ériger et se rétracter, elle qui n’avait jamais allaité désaltéré été bue par d’autres que des rudes lèvres d’homme : au centre il y avait on pouvait deviner comme une minuscule fente horizontale aux bords collés d’où pourrait couler d’où jaillissait invisible le lait de l’oubli ) s’érigeant s’appliquant comme deux taches, comme les têtes des clous enfoncés dans mes paumes pensant Ils ont compté tous les os, pouvant semblait-il entendre mon squelette entier s’entrechoquer, guettant la montée de l’aube froide, agités d’un tremblement continu nous attendions le moment où il ferait suffisamment jour pour qu’on ait le droit de se lever alors j’enjambai avec précaution les corps emmêlés (on aurait dit des morts) jusqu’à l’allée centrale où allaient et venaient les sentinelles aux colliers de métal comme des chiens : debout alors j’en avais encore pour un moment à trembler, grelottant, cherchant à me rappeler quelle est cette cérémonie où ils sont tous étendus par terre rang après rang les têtes touchant les pieds sur les dalles froides de la cathédrale, l’ordination je crois ou la prise de voile pour les jeunes filles les vierges étendues de tout leur long de part et d’autre de la travée centrale où passe dans les nuages d’encens le vieil évêque semblable à une momie desséchée et couverte d’or, de dentelles, agitant faiblement sa main gantée d’amarante et baguée chantant d’une voix exténuée à peine audible les mots latins disant qu’ils sont morts pour ce monde et il parait qu’on étend alors un voile sur eux, l’aube uniformément grisâtre s’étendant sur la prairie et dans le bas un peu de brume stagnait au-dessus, du ruisseau mais ils ne nous permettaient de nous lever que lorsque le jour était franchement là et en attendant nous restions à grelotter tremblant de tous nos membres étroitement encastrés enlacés je roulai sur elle l’écrasant de mon poids mais je tremblais trop fébrile tâtonnant à la recherche de sa chair de l’entrée de l’ouverture de sa chair parmi l’emmêlement cette moiteur légère touffue mon doigt maladroit essayant de les diviser aveugle mais trop pressé trop tremblant alors elle le mit elle-même une de ses mains se glissant entre nos deux ventres écartant les lèvres du majeur et de l’annulaire en V tandis que quittant mon cou son autre bras semblait ramper le long d’elle-même comme un animal comme un col de cygne invertébré se faufilant le long de la hanche de Léda (ou quel autre oiseau symbolique de l’impudique de l’orgueilleuse oui le paon sur le rideau de filet retombé sa queue chamarrée d’yeux se balançant oscillant mystérieux) et à la fin contournant passant sous sa fesse repliée m’atteignant le poignet retourné posant sa paume renversée à plat sur moi comme pour me repousser mais à peine contenant mon impatience, puis le prenant l’introduisant l’enfouissant l’engloutissant respirant très fort elle ramena ses deux bras, le droit entourant mon cou le gauche pressant mes reins où se nouaient ses pieds, respirant de plus en plus vite maintenant le souffle coupé chaque fois que je retombais la heurtais l’écrasais sous mon poids m’éloignant et la heurtant elle rebondissait vers moi et à un moment il sortit mais elle le remit très vite cette fois d’une seule main sans lâcher mon cou, maintenant elle haletait gémissait pas très fort mais d’une façon continue sa voix changée tout autre que je ne connaissais pas c’est-à-dire comme si c’était une autre une inconnue enfantine désarmée gémissant se faisant entendre à travers elle quelque chose d’un peu effrayé plaintif égaré je dis Est-ce que je t’aime ? Je la heurtai le cri heurtant sa gorge étranglé elle parvint pourtant à dire :
Non.

“La Route des Flandres” de Claude Simon, Minuit poche, pages 247/248,
(cf. également, Éditions de la Pléiade, Volume I, pages 374 à 377).

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En lisant Claude Simon (2)

Cet extrait de « L’herbe » (1958) évoque les relations entre Pierre et ses deux sœurs aînées, Marie et Eugénie, dont le sacrifice de toute leur vie ont permis à leur frère, de quinze ans plus jeune qu’elles, d’échapper à son destin de paysan et de devenir professeur. Le passage se situe après l’arrivée chez Pierre de Marie, bientôt mourante, alors qu’Eugénie est déjà morte. La lenteur d’un train, l’obstination généreuse et sourde des deux sœurs, la patience attendrie du frère sont ici admirablement rendues par l’ampleur de la phrase.

(…) elle était apparue, apportée par ce même train de 7 heures, quoique composé lui aussi d’un assortiment de wagons aussi hétéroclites que ceux dans lesquels elle avait voyagé – ou plutôt vécu – pendant trois jours et trois nuits, avec cette différence aussi qu’il n’était pas sept heures mais environ trois heures de l’après-midi, soit que ce fût le train de la veille arrivant avec une vingtaine d’heures de retard, ou celui du jour avec quatre heures d’avance, ou peut-être encore celui du lendemain et même des jours suivants avec, dans ce cas, une formidable provision d’heures d’avance, car après celui-là et pendant près d’une semaine il n’en passa plus, aucun écho répercuté, aucun grondement du pont de fer sous les roues de fer ne venant plus troubler le calme profond de la vallée ; revenue, retournée à la paix, au silence originels, seulement animée par ces quelques bruits qui sont encore du silence – comme le bruit même du silence : le lent gémissement des feuilles, la lente résonance du bronze frappé descendant du clocher, lente numération duodécimale du temps, le son du bronze s’égrenant, suspendu, impondérable, vibrant longtemps avant de s’éteindre dans l’air vaporeux. Et ce fut son dernier voyage. Car elle n’était plus jamais repartie. Non seulement quand les trains roulèrent de nouveau (plus des convois : de vrais trains, avec de nouveau des classes, des wagons spécialement conçus : inconfortables, à l’usage des voyageurs pauvres, et rembourrés, à l’usage des derrières riches, et avec des contrôleurs pour vérifier si chacun, pauvres et riches, était bien à sa place), mais même quand la paix fut revenue et qu’ils purent rouler – ou plutôt lorsqu’on put librement aller dedans – d’un bout à l’autre du pays. Plus tard, on vendit la vieille et immense maison, les quelques prés et bouts de champs que le vieil homme et elle possédaient encore, quoique depuis longtemps le vieil homme ne touchât plus à sa part des revenus qu’elle persistait, qu’elle avait persisté toute sa vie à lui verser régulièrement en même temps qu’à chaque fin d’année elle lui envoyait les comptes de la maison – impôts, charges, réparations, loyers : revenu net … – le tout s’élevant à quelques milliers de francs, ce qui, partagé en deux, ne faisait plus que la moitié de quelques milliers de francs : et cinquante ans plus tôt, lorsqu’il avait commencé à recevoir comptes et argent, le tiers – la sœur aînée vivait encore – de quelques centaines de francs qu’il avait la première fois réexpédiés aussitôt, pour recevoir deux jours plus tard – le temps de l’aller et retour, même pas celui de la réflexion : juste celui, sur le pas de la porte, de renvoyer le facteur – l’avis de refus avec, l’accompagnant, ces simples mots : « C’est ta part. Baisers. Eugénie » (c’était le nom de l’aînée), et lui les connaissant assez (ses sœurs, les deux femmes dont la plus jeune était son aînée de quinze ans, et qui l’avaient pratiquement élevé, avaient payé sou par sou ses études ; ses livres et son trousseau de Normalien, et non seulement par leur travail mais encore – soupçonnait-il, avait-il de bonnes raisons de soupçonner – par un renoncement spontané, tacite et inflexible à ce à quoi toute femme aspire (un homme à elle, un foyer, des enfants à elle, sortis d’elle), et refusant maintenant non seulement de se laisser rembourser – du moins ce qui pouvait être remboursé : l’argent, la peine, les privations, car le reste était de ces choses qu’aucune restitution n’est capable de compenser – mais encore de toucher à ce qu’elles estimaient être sa part de l’héritage commun), les connaissant donc assez pour savoir qu’il était inutile de continuer le va-et-vient du même mandat qui chaque fois se heurterait au même inflexible, obstiné et paisible refus, l’acceptant alors, employant son montant – et même un peu plus – à l’achat de deux semblables étoles de fourrure qu’il leur envoya, recevant en réponse les lignes suivantes : « … gentil avec tes vieilles sœurs. Les étoles nous ont fait un très grand plaisir et nous tiennent bien chaud, surtout par les froids qu’il fait cette année (bien plus tard, il devait trouver un jour les deux étoles, intactes, soigneusement camphrées, rangées dans le carton même du fourreur chez lequel il les avait achetées). Mais il ne faut pas gaspiller ainsi ton argent. La situation que tu occupes maintenant (il venait d’être nommé professeur et préparait son doctorat) t’oblige à tenir ton rang convenablement, et nous savons combien cela coûte… », et quelques années plus tard (cette fois, c’étaient deux robes de chambre) recevant de nouveau en réponse, de la même écriture d’Eugénie, scolaire, tranquille, impersonnelle (et plus qu’impersonnelle : qui était comme un refus – non un renoncement : un refus – lui aussi hautain, pudique et inflexible, de toute personnalité) cette autre lettre : « … combien de fois je t’ai déjà dit que deux vieilles filles comme nous n’ont pas besoin de ce genre de choses. Tu sais d’ailleurs que dans notre famille on n’a jamais eu l’habitude de dépenser de cette façon, et maintenant que tu es marié tu dois d’abord penser à ta femme. N’oublie pas, qu’elle n’est pas de notre milieu et qu’elle a sûrement été habituée à être gâtée, C’est pourquoi il te faut plutôt employer cet argent à lui acheter ce dont elle peut avoir envie. Une jeune femme comme elle et habitant une grande ville a toujours beaucoup de tentations et il ne faut pas qu’elle puisse avoir le sentiment d’avoir épousé quelqu’un au-dessous de son rang et qui n’a pas les moyens de la satisfaire. Nous avons choisi dans un catalogue ce manteau qui, pensons-nous, lui ira bien. Nous avons écrit pour le commander et elle le recevra dans quelques jours. Ne lui dis pas que c’est nous qui l’envoyons : il faut qu’elle croie que c’est toi, de façon que … », et alors il renonça (le manteau valait près du double des deux robes de chambre qu’il leur avait offertes), et à partir de ce moment il se contenta de verser régulièrement les sommes qu’elles – puis Marie toute seule – continuèrent à lui envoyer chaque année à un compte spécial qu’il arrondissait, avec des instructions spéciales données à la banque et il n’en parla plus.
On vendit donc maison et champs. Les quelques champs aux avares récoltes qu’avait cultivés leur père, les quelques vergers, le petit bois, la vigne sur le coteau, dont il avait tiré assez de sueur monnayable pour pouvoir, lui qui ne savait même pas lire, non seulement faire en sorte que ses enfants apprennent à lire, mais encore pour qu’eux-mêmes ou plutôt elles-mêmes – les deux filles, Eugénie et Marie – en apprennent assez pour à leur tour être capables d’apprendre à lire à d’autres enfants, et avec ce qu’elles gagnaient en apprenant à lire aux autres (avec leurs deux maigres salaires d’institutrices, fendant le bois l’hiver, cousant leurs robes – ou plutôt raccommodant, réajustant sans cesse les mêmes, en faisant une nouvelle avec deux vieilles, elles-mêmes produits, dérivés, de robes précédentes, ce qui faisait qu’une seule robe représentait (col, poignets, corsage, ceinture, jupe) une ingénieuse combinaison de quatre autres au minimum, à la façon de ces armes, de ces blasons héraldiques dont la valeur se décompte au nombre des quartiers, ou encore comme les robes de ces danseurs qui ont reçu, il y a deux ou trois cents ans de cela, le privilège de se produire dans la cathédrale de Séville pendant la Semaine Sainte aussi longtemps que les costumes qu’ils portaient dureraient et qui, depuis, n’en ont jamais changé, se transmettant de génération en génération les précieuses loques rapiécées au fur et à mesure de l’usure du tissu, de sorte qu’il finit par ne plus rien subsister de la robe originelle qu’un hétéroclite assemblage de pièces, elles-mêmes remplacées à tour de rôle : pas même des vêtements, les éclatants costumes bondissants, mais la permanence immatérielle d’un mythe à travers le temps putrescible –, trouvant encore le moyen d’aller, quand le père fut mort, bêcher et sarcler, une fois les classes finies, les champs les plus proches de la ville, et ne se résignant qu’à contre-cœur à louer le reste), avec ce qu’elles gagnaient, donc, les deux sœurs réussissant à élever leur frère, non seulement dans le sens courant du terme, mais dans sa pleine acception, le poussant, le hissant littéralement de la condition de fils d’un paysan analphabète, illettré, à celle non seulement de lettré mais encore de maître (car c’était dans cela qu’il s’était spécialisé, ce fut cela qu’il enseigna plus tard à la Faculté) de ce langage, de ces mots que son père n’avait jamais pu réussir à lire, encore moins à écrire, tout juste à balbutier, lui les ayant pour ainsi dire non seulement conquis, assimilés, mais, comme tous les conquérants en usent avec leurs conquêtes, démembrés, dépouillés, vidés de ce mystère, ce pouvoir terrifiant que possède toute chose ou toute personne inconnue, sans antécédents ni passé, fruits apparents de quelque génération spontanée, mystérieuse, presque surnaturelle : s’étant donc attaché à leur découvrir une ascendance, une généalogie et, partant, à leur prédire, leur assigner une inéluctable dégénérescence, une sénilité, une mort, comme si, ce faisant et par une sorte de pieuse vengeance filiale, il affirmait l’invincible prééminence du vieil analphabète (des générations d’analphabètes aux mains calleuses, aux jambes lentes, au parler lent, aux reins courbés sans repos depuis le commencement du monde vers la terre nourricière, répétant sans fin les mêmes gestes millénaires, taciturnes, secrets) sur les instruments subtils, perfides et éphémères de toute pensée, comme eux subtile, perfide et éphémère.

L’Herbe, Claude Simon, 1958, Éditions de la Pléiade, Tome II, pages 19 et suivantes.

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