En lisant Valéry (10)

L’homme qui a un emploi, l’homme qui gagne sa vie et qui peut consacrer une heure par jour à la lecture, qu’il la fasse chez lui ou dans le tramway ou dans le métro, cette heure est dévorée par les affaires criminelles, les niaiseries incohérentes, les ragots et les faits les moins divers, dont le pèle-mêle et l’abondance semblent fait pour ahurir et simplifier grossièrement les esprits. Notre homme est perdu pour les livres… Ceci est fatal et nous n’y pouvons rien.

Tout ceci a pour conséquence une diminution réelle de culture, et en second lieu, une diminution réelle de la véritable liberté de l’esprit, car cette liberté exige au contraire un détachement, un refus de toutes ces sensations violentes ou incohérentes que nous recevons de la vie moderne, à chaque instant.

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel (La liberté de l’esprit).

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En lisant Valéry (9)

« On dit qu’une conviction est solide quand elle résiste à la conscience qu’elle est fausse. »

(…)

« Le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’Opinion. »

Paul Valéry, Mélange, Instants, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, 1957, volume I, page 376.

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En lisant Valéry (8)

Presque tous les livres que j’estime et absolument tous ceux qui m’ont servi à quelque chose, sont livres assez difficiles à lire. La pensée peut les quitter, elle ne peut les parcourir. Les uns m’ont servi quoique difficiles; les autres, parce qu’ils l’étaient.

Mais des livres, les uns sont excitants et ne font qu’agiter ce que je possède; les autres me sont des aliments dont la substance se changera dans la mienne. Ma nature propre y puisera des formes de parler ou de penser; ou bien des ressources définies et des réponses toutes faites: il faut bien emprunter les résultats des expériences des autres et nous accroître de ce qu’ils ont vu et que nous n’avons pas vu.

Tel Quel, Choses tues IV

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En lisant Valéry (7)

« (…) l’enthousiasme, cette foudre stupide, apprenez à le mettre en bouteilles, à le faire courir sur des fils dociles. Séparez-le des objets ridicules où la foule l’éprouve et l’attache. Ridicules, car ils sont tels et tels, et non ceux que vous voulez. Brûlez, brillez mais seulement à votre commandement, – et, méprisant toute chose particulière, retirez un pouvoir de partout. Cependant, mille choses sont constamment nulles, si l’on veut. Leur néant est à votre disposition… Tenez, tous les sots se réclament de l’humanité et tous les faibles de la justice; ayant, les uns et les autres, intérêt à la confusion. Évitons le troupeau et la balance de ces Justes si mal appris; frappons sur ceux qui veulent nous faire semblables à eux. Rappelez-vous tout simplement qu’entre les hommes il n’existe que deux relations: la logique ou la guerre. Demandez toujours des preuves, la preuve est la politesse élémentaire qu’on se doit. Si l’on refuse, souvenez-vous que vous êtes attaqué et qu’on va vous faire obéir par tous les moyens. Vous serez pris par la douceur ou par le charme de n’importe quoi, vous serez passionné par la passion d’un autre; on vous fera penser ce que vous n’avez pas médité et pesé; vous serez attendri, ravi, ébloui; vous tirerez des conséquences de prémisses qu’on vous aura fabriquées, et vous inventerez, avec quelque génie, – tout ce que vous savez par cœur. »

Dialogue ou nouveau fragment relatif à Monsieur Teste, Gallimard L’Imaginaire, page 109.

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En lisant Valéry (6)

Dire; redire; contredire; prédire; médire… Tous ces verbes ensemble me résumaient le bourdonnement du paradis et de la parole.

Quoi de plus fatigant que de concevoir le chaos d’une multitude d’esprits? – Chaque pensée dans ce tumulte trouve sa pareille, son adverse, son antécédente et sa suivante. Tant de similitudes, tant d’imprévu la découragent.

Imaginez-vous le désordre incomparable qu’entretiennent dix mille êtres essentiellement singuliers? Songez à la température que peut produire dans ce lieu un si grand nombre d’amours propres qui s’y comparent.

Lettre d’un ami (Monsieur Teste), Gallimard L’Imaginaire, page 82.

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En lisant Valéry (5)

Je méprise vos idées pour les considérer en toute clarté et presque comme l’ornement futile des miennes; et je les vois comme on voit en pleine eau pure, dans un vase de verre, trois ou quatre poissons rouges faire, en circulant, des découvertes toujours naïves et toujours les mêmes.

Extraits du log-book de Monsieur Teste, Gallimard L’Imaginaire, page 74.

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En lisant Valéry (4)

Ma solitude – qui n’est que le manque depuis beaucoup d’années, d’amis longuement, profondément vus; de conversations étroites, dialogues sans préambules, sans finesses que les plus rares, elle me coûte cher. – Ce n’est pas vivre que vivre sans objections, sans cette résistance vivante, cette proie, cette autre personne, adversaire, reste individué du monde, obstacle et ombre du moi – autre moi – intelligence rivale, irrépressible – ennemi le meilleur ami, hostilité divine, fatale, – intime.

Extraits du log-book de Monsieur Teste, Gallimard L’Imaginaire, page 73.

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Conseil de lecture

Mon petit Direlicon, de Philippe Annocque, aux Éditions Lunatique.

Petit Dictionnaire des Idées REçues sur la LIttérature CONtemporaine.

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En lisant Valéry (3)

Je ne suis pas fait pour les romans ni pour les drames. Leurs grandes scènes, colères, passions, moments tragiques, loin de m’exalter me parviennent comme de misérables éclats, des états rudimentaires où toutes les bêtises se lâchent, où l’être se simplifie jusqu’à la sottise; et il se noie au lieu de nager dans les circonstances de l’eau.

Extraits du log-book de Monsieur Teste, Gallimard L’Imaginaire, page 61.

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En lisant Valéry (2)

La bêtise n’est pas mon fort. J’ai vu beaucoup d’individus; j’ai visité quelques nations; j’ai pris ma part d’entreprises diverses sans les aimer; j’ai mangé presque tous les jours; j’ai touché à des femmes. Je revois maintenant quelques centaines de visages, deux ou trois grands spectacles, et peut-être la substance de vingt livres. Je n’ai pas retenu le meilleur ni le pire de ces choses: est resté ce qui l’a pu.

La soirée avec Monsieur Teste, Gallimard L’Imaginaire, page 15.

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