En lisant Montaigne (1)

Que philosopher, c’est apprendre à mourir

(…)
Comme notre naissance nous apporta la naissance de toutes choses, aussi fera la mort de toutes choses notre mort. Par quoi c’est pareille folie de pleurer de ce que d’ici à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas, il y a cent ans. (…)
Rien ne peut être grief, qui n’est qu’une fois. Est-ce raison de craindre si longtemps chose de si bref temps? Le longtemps vivre, et le peu de temps vivre est rendu tout un par la mort. Car le long et le court n’est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dit, qu’il y a des petites bêtes sur la rivière Hypanis, qui ne vivent qu’un jour. Celle qui meurt à huit heures du matin, elle meurt en jeunesse: celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa décrépitude. Qui de nous ne se moque de voir mettre en considération d’heur ou de malheur, ce moment de durée? Le plus et le moins en la nôtre, si nous la comparons à l’éternité, ou encore à la durée des montagnes, des rivières, des étoiles, des arbres, et mêmes d’aucuns animaux, n’est pas moins ridicule.
Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y êtes entrés. Le même passage que vous fîtes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort. Votre mort est une des pièces de l’ordre de l’univers, c’est une pièce de la vie du monde.

inter se mortales mutua vivunt,
Et quasi cursores vitaï lampada tradunt.
(Les mortels se transmettent mutuellement l’existence, et, comme des coureurs, se passent le flambeau de la vie. Lucrèce, De rerum natura, II, vers 76 et 79)

(…)
Si vous avez fait votre profit de la vie, vous en êtes repu, allez-vous en satisfait,

Cur non ut plenus vitæ conviva recedis?
Pourquoi ne quittez-vous pas la vie comme un convive rassasié? Lucrèce, III, vers 938)

Si vous n’en n’avez su user, si elle vous était inutile, que vous chaut-il de l’avoir perdue? à quoi faire la voulez-vous encore?
(…)
La vie n’est de soi ni bien ni mal: c’est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faites.
(…)
Où que votre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace, elle est en l’usage: tel a vécu longtemps, qui a peu vécu. (…) Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu. (…)

Montaigne, Les Essais, livre I, chapitre XX, Union Latine d’Éditions (1957), pages 111 et suivantes.

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En lisant Victor Hugo (20)

Ou plutôt… quand Baudelaire lisait Hugo…

Les deux premiers tomes des Misérables paraissent à Bruxelles le 30 mars 1862 et à Paris le 3 avril de la même année. Les parties II et III paraissent le 15 mai 1862 et les parties IV et V sortent le 30 juin.
Baudelaire publie dans Le Boulevard une critique élogieuse des deux premiers tomes. Ainsi, dans son article, peut-on lire:
« Les Misérables sont donc un livre de charité, un étourdissant rappel à l’ordre d’une société trop amoureuse d’elle-même et trop peu soucieuse de l’immortelle loi de fraternité; un plaidoyer pour les misérables (ceux qui souffrent de la misère et que la misère déshonore), proféré par la bouche la plus éloquente de ce temps. (…) des livres de cette nature ne sont jamais inutiles. (…) le nouveau livre de Victor Hugo doit être le Bienvenu (comme l’évêque dont il raconte la victorieuse charité); le livre à applaudir, le livre à remercier. » (…)

Quelques mois plus tard, le 11 août 1862, après la publication de la totalité du livre, le même Baudelaire écrit à sa mère:
« Tu as reçu sans doute les Misérables que je t’ai envoyés (…). Ce livre est immonde et inepte. J’ai montré, à ce sujet, que je possédais l’art de mentir. Il m’a écrit, pour me remercier, une lettre absolument ridicule. Cela prouve qu’un grand homme peut être un sot. »

Source : Baudelaire, œuvres complètes, Club Français du Livre, 1966, volume III, page 642 et page 930.

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En lisant Victor Hugo (19)

Booz endormi

Booz s’était couché de fatigue accablé;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d’orge;
Il était, quoique riche, à la justice enclin;
Il n’avait pas de fange en l’eau de son moulin;
Il n’avait pas d’enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.
Sa gerbe n’était point avare ni haineuse;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse:
– Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent;
Il était généreux, quoiqu’il fût économe;
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens;
Près des meules, qu’on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge;
La terre, où l’homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu’il voyait,
Était mouillée encore et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée;
Or, la porte du ciel s’étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu;
Une race y montait comme une longue chaîne;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l’âme:
“Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n’ai pas de fils, et je n’ai plus de femme.

“Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi,
O Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre;
Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

“Une race naîtrait de moi! Comment le croire?
Comment se pourrait-il que j’eusse des enfants?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants;
Le jour sort de la nuit comme d’une victoire;

Mais vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu! mon âme vers la tombe,
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau.”

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l’extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait; l’herbe était noire;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement;
Une immense bonté tombait du firmament;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.

La légende des siècles, Éditions André Martel, volume XXVII, pages 38 à 41.

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En lisant Victor Hugo (18)

Plaidoyer contre la peine de mort
Victor Hugo

Discours prononcé à l’Assemblée Constituante, le 15 septembre 1848

L’exemple, le bon exemple donné par la peine de mort, nous le connaissons. Il a eu plusieurs noms. Chacun de ces noms exprime tout un ordre de faits et d’idées. L’exemple s’est appelé Montfaucon, il s’est appelé la place de Grève, il s’appelle aujourd’hui la barrière Saint-Jacques. Examinez les trois termes de cette progression décroissante: Montfaucon, l’exemple terrible et permanent; la place de Grève, l’exemple qui est encore terrible, mais qui n’est plus permanent; la barrière Saint-Jacques, l’exemple qui n’est plus ni permanent, ni terrible, l’exemple inquiet, honteux, timide, effrayé de lui même, l’exemple qui s’amoindrit, qui se dérobe, qui se cache. Le voilà à la porte de Paris, prenez garde, si vous ne le retenez pas, il va s’en aller! il va disparaître!

Qu’est-ce à dire? Voilà qui est singulier! l’exemple qui se cache, l’exemple qui fait tout ce qu’il peut pour ne pas être l’exemple. N’en rions pas. La contradiction n’est étrange qu’en apparence; au fond il y a en ceci quelque chose de grand et de touchant. C’est la sainte pudeur de la société qui détourne la tête devant un crime que la loi lui fait commettre. Ceci prouve que la société a conscience de ce qu’elle fait et que la loi ne l’a pas.

Voyez, examinez, réfléchissez. Vous tenez à l’exemple. Pourquoi? Pour ce qu’il enseigne. Que voulez-vous enseigner avec votre exemple? Qu’il ne faut pas tuer. Et comment enseignez-vous qu’il ne faut pas tuer? En tuant.

En France, l’exemple se cache à demi. En Amérique, il se cache tout à fait. Ces jours-ci on a pu lire dans les journaux américains l’exécution d’un nommé Hall. L’exécution a eu lieu non sur une apparence de place publique, comme à Paris, mais dans l’intérieur de la prison. « Dans la geôle. » Y avait-il des spectateurs? Oui, sans doute. Que deviendrait l’exemple s’il n’y avait pas de spectateurs? Quels spectateurs donc? D’abord la famille. La famille de qui? Du condamné? Non, de la victime. C’est pour la famille de la victime que l’exemple s’est fait. L’exemple a dit au père, à la mère, au mari (c’était une femme qui avait été assassinée), aux frères de la victime: cela vous apprendra! Ah! j’oublie, il y avait encore d’autres spectateurs, une vingtaine de gentlemen qui avaient obtenu des entrées de faveur moyennant une guinée par personne. La peine de mort en est là. Elle donne des spectacles à huis clos à des privilégiés, des spectacles où elle se fait payer, et elle appelle cela des exemples!

De deux choses l’une: ou l’exemple donné par la peine de mort est moral, ou il est immoral. S’il est moral, pourquoi le cachez-vous? S’il est immoral, pourquoi le faites-vous?

Pour que l’exemple soit l’exemple, il faut qu’il soit grand; s’il est petit, il ne fait pas frémir, il fait vomir. D’efficace il devient inutile, d’enrayant, misérable. Il ressemble à une lâcheté. Il en est une. La peine de mort furtive et secrète n’est plus que le guet-apens de la société sur l’individu.

Soyez donc conséquents. Pour que l’exemple soit l’exemple, il ne suffit pas qu’il se fasse, il faut qu’il soit efficace. Pour qu’il soit efficace il faut qu’il soit terrible; revenez à la place de Grève! il ne suffit pas qu’il soit terrible, il faut qu’il soit permanent; revenez à Montfaucon! je vous en défie.

Je vous en défie! Pourquoi? Parce que vous en frissonnez vous-mêmes, parce que vous sentez bien que chaque pas en arrière dans cette voie affreuse est un pas vers la barbarie; parce que, ce qu’il faut aux grandes générations du XIXe siècle, ce n’est point des pas en arrière, c’est des pas en avant! parce qu’aucun de nous, aucun de vous ne veut retourner vers les ruines hideuses et difformes du passé, et que nous voulons tous marcher, du même pas et du même cœur, vers le rayonnant édifice de l’avenir!

Rejetons donc la théorie de l’exemple. Vous y renoncez vous-mêmes, vous voyez bien.

Reste l’efficacité directe de la peine de mort; le service rendu à la société par le retranchement du coupable; la mesure de sûreté. La peine de mort est la plus sûre des prisons. Ah! ici, vous frissonnez encore, malgré vous-même. Quoi, le tombeau utilisé comme maison de justice! la mort devient un employé de l’état! la mort devient un fonctionnaire auquel on donne à garder les hommes dangereux! Voici un homme qui a fait le mal et qui peut le faire encore, vous pourriez essayer de guérir cette âme et d’en déraciner le crime; mais non, vous n’allez pas si loin, bah! améliorer un homme, le corriger, l’assainir, le sauver physiquement et moralement, théories! visions! rêveries de poètes! Vous dites: il faut enfermer cet homme, la meilleure manière de l’enfermer c’est de le tuer, et vous le tuez!

Monstrueux.

À législation barbare, raisonnement sauvage. Criminalistes, débattez-vous sous vos propres énormités.

J’ai examiné la peine de mort par ses deux côtés, action directe, action indirecte. Qu’en reste-t-il? Rien. Rien qu’une chose horrible et inutile, rien qu’une voie de fait sanglante qui s’appelle crime quand c’est l’individu qui l’accomplit, et qui s’appelle justice (ô douleur!) quand c’est la société qui la commet. Sachez ceci, qui que vous soyez, législateurs ou juges, aux yeux de Dieu, aux yeux de la conscience, ce qui est crime pour l’individu est crime pour la société. (…)

Savez-vous ce qui est triste? C’est que c’est sur le peuple que pèse la peine de mort. Vous y avez été obligés, dites-vous. Il y avait dans un plateau de la balance l’ignorance et la misère, il fallait un contre-poids dans l’autre plateau, vous y avez mis la peine de mort. Eh bien! ôtez la peine de mort, vous voilà forcés, forcés, entendez-vous? d’ôter aussi l’ignorance et la misère. Vous êtes condamnés à toutes ces améliorations à la fois. Vous parlez souvent de nécessité, je mets la nécessité du côté du progrès, en vous contraignant d’y courir, par un peu de danger au besoin.

Ah! vous n’avez plus la peine de mort pour vous protéger. Ah! Vous avez là devant vous, face à face, l’ignorance et la misère, ces pourvoyeuses de l’échafaud, et vous n’avez plus l’échafaud! Qu’allez-vous faire? Pardieu, combattre! Détruire l’ignorance, détruire la misère! C’est ce que je veux.

Oui, je veux vous précipiter dans le progrès! je veux brûler vos vaisseaux pour que vous ne puissiez revenir lâchement en arrière! Législateurs, économistes, publicistes, criminalistes, je veux vous pousser par les épaules dans les nouveautés fécondes et humaines comme on jette brusquement à l’eau l’enfant auquel on veut apprendre à nager. Vous voilà en pleine humanité, j’en suis fâché, nagez, tirez-vous de là!

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En lisant Victor Hugo (17)

Le chat et la basse-cour

(…)
Rien ne me divertit comme un chat dans une basse-cour. C’est un spectacle charmant. Le chat est un philosophe distingué, un poète, un penseur, un fabuliste. Il vit parmi les animaux.
Regardez un peu ma basse-cour, je vous prie. Le dogue, qui a veillé toute la nuit, dort tout le jour dans sa niche. Le pourceau grogne dans sa souille. Le lapin est bête, le dindon est sot, l’oie est stupide. Les uns cancanent, les autres caquettent. Tous bavardent au hasard sans écouter leur voisin. La poule, cette commère, jalouse la pintade qui prend des façons pincées de créole et d’étrangère. Le canard, ce porc de la gent volatile, se goberge hideusement dans la mare. Le coq, cet hidalgo, fait le bravache, promène et varie ses allusions de capitan et s’épuise en dévouement, en désintéressement et en galanterie pour son sérail, comme un chevalier arabe.
Le chat, lui, est dans son coin, dans sa fourrure; il a chaud, il est bien, il est seul. Il a la meilleure place au soleil, il ne dit rien. S‘il s’absente une heure ou deux, c’est pour aller chasser dans le verger, chasser non en chien, mais en chat, non pour les autres, mais pour lui. Que voulez-vous? la vie a ses besoins misérables, il faut dîner tous les jours; et puis, un chat de basse-cour est un chat honorable et décent qui laisse les souris, fi donc! aux tigres de gouttières.
Il a donc déjeuné discrètement, dans l’ombre, d’un moineau ou d’un chardonneret. Il revient, il reprend sa place, il se rassied, il rêve, il observe, et toujours, et dans tous ses mouvements et dans toutes ses actions, il déploie, avec son grossier entourage, ses manières de bonne compagnie, cette réserve, cette propreté en toutes choses, cette politesse légèrement ironique, ce demi-dédain indulgent, cette bienveillance à griffes cachées, cette supériorité voilée, cette résignation élégante, cet égoïsme savant, gracieux et sournois, d’un homme d’esprit fourvoyé dans un réunion d’imbéciles.

Choses vues, nouvelle série, Éditions André Martel, volume XXXI, pages 268/269.

Addendum:
La différence entre le chien et le chat.
Le chien pense: ils me nourrissent, ils me protègent, ils m’aiment, ils doivent être des Dieux. Le chat pense: ils me nourrissent, ils me protègent, ils m’aiment, je dois être Dieu. (citation attribuée à Ira Lewis).

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En lisant Victor Hugo (16)

Il y a des hommes océans en effet.
Ces ondes, ce flux et ce reflux, ce va-et-vient terrible, ce bruit de tous les souffles, ces noirceurs et ces transparences, ces végétations propres au gouffre, cette démagogie des nuées en plein ouragan, ces aigles dans l’écume, ces merveilleux levers d’astres répercutés dans on ne sait quel mystérieux tumulte par des millions de cimes lumineuses, têtes confuses de l’innombrable, ces grandes foudres errantes qui semblent guetter, ces sanglots énormes, ces monstres entrevus, ces nuits de ténèbres coupées de rugissements, ces furies, ces frénésies, ces tourmentes, ces roches, ces naufrages, ces flottes qui se heurtent, ces tonnerres humains mêlés aux tonnerres divins, ce sang dans l’abîme; puis ces grâces, ces douceurs, ces fêtes, ces gaies voiles blanches, ces bateaux de pêche, ces chants dans le fracas, ces ports splendides, ces fumées de la terre, ces villes à l’horizon, ce bleu profond de l’eau et du ciel, cette âcreté utile, cette amertume qui fait l’assainissement de l’univers, cet âpre sel sans lequel tout pourrirait; ces colères et ces apaisements, ce Tout dans Un, cet inattendu dans l’immuable, ce vaste prodige de la monotonie inépuisablement variée, ce niveau après ce bouleversement, ces enfers et ces paradis de l’immensité éternellement émue, cet insondable, tout cela peut être dans un esprit, et alors cet esprit s’appelle génie, et vous avez Eschyle, vous avez Isaïe, vous avez Juvénal, vous avez Dante, vous avez Michel-Ange, vous avez Shakespeare, et c’est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l’océan.

Victor Hugo, William Shakespeare, Éditions André Martel, volume XXII, première partie, chapitre II, pages 13/14.

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En lisant Victor Hugo (15)

MORT DE M. DE CHATEAUBRIAND

5 juillet 1848.

M. de Chateaubriand vient de mourir. Une des splendeurs de ce siècle s’éteint.
Il avait soixante-dix-neuf ans selon son compte; il eût eu quatre-vingts ans suivant le compte de son vieil ami, M. Bertin l’aîné, mais il avait cette faiblesse, disait M. Bertin, de vouloir être né, non en 1768, mais en 1769, parce que c’était l’année de Napoléon.
Il est mort hier 4 juillet à huit heures du matin. Il était depuis cinq ou six mois atteint d’une paralysie qui avait presque éteint le cerveau et, depuis cinq jours, d’une fluxion de poitrine qui éteignit brusquement la vie.
La nouvelle parvint par M. Ampère à l’Académie, qui décida qu’elle ne tiendrait pas de séance.
Je quittai l’Assemblée nationale où l’on nommait un questeur en remplacement du général Négrier tué dans les journées de Juin, et j’allai chez M. de Chateaubriand, rue du Bac, 110.
On m’introduisit près du gendre de son neveu, M. de Preuille. J’entrai dans la chambre de M. de Chateaubriand.
M. de Chateaubriand était couché sur son lit, petit lit en fer à rideaux blancs avec une couronne de fer d’assez mauvais goût. La face était découverte; le front, le nez, les yeux fermés apparaissaient avec cette expression de noblesse qu’il avait pendant la vie et à laquelle se mêlait la grave majesté de la mort. La bouche et le menton étaient cachés par un mouchoir de batiste. Il était coiffé d’un bonnet de coton blanc qui laissait voir les cheveux gris sur les tempes; une cravate blanche lui montait jusqu’aux oreilles. Son visage basané semblait plus sévère au milieu de toute cette blancheur. Sous le drap on distinguait sa poitrine affaissée et étroite et ses jambes amaigries.
Les volets des fenêtres donnant sur un jardin étaient fermés. Un peu de jour venait par la porte du salon entr’ouverte. La chambre et le visage du mort étaient éclairés par quatre cierges qui brûlaient aux coins d’une table placée près du lit. Sur cette table un crucifix en argent et un vase plein d’eau bénite avec un goupillon. Un prêtre priait à côté. Derrière le prêtre, un haut paravent de couleur brune cachait la cheminée dont on voyait la glace et laissait voir à demi quelques gravures d’églises et de cathédrales.
Aux pieds de M. de Chateaubriand, dans l’angle que faisait le lit avec le mur de la chambre, il y avait deux caisses de bois blanc posées l’une sur l’autre. La plus grande contenait le manuscrit complet de ses Mémoires, divisé en quarante-huit cahiers. Sur les derniers temps, il y avait un tel désordre autour de lui qu’un de ces cahiers avait été retrouvé le matin même par M. de Preuille dans un petit coin sale et noir où l’on nettoyait les lampes.
Quelques tables, une armoire et quelques fauteuils bleus et verts en désordre encombraient plus qu’ils ne meublaient cette chambre.
Le salon voisin, dont les meubles étaient cachés par des housses de toile écrue, n’avait rien de remarquable qu’un buste en marbre de Henri V posé sur la cheminée. En avant de ce buste une statuette de M. de Chateaubriand en pied. Des deux côtés d’une fenêtre, Mme de Berri et son fils enfant, en plâtre.
M. de Chateaubriand ne disait rien de la République, sinon: Cela vous fera-t-il plus heureux?

Les obsèques de M. de Chateaubriand se firent le 8 juillet 1848, précisément au jour anniversaire de cette seconde rentrée de Louis XVIII en 1815 à laquelle il avait puissamment contribué. Je dis les obsèques et non l’enterrement, car M. de Chateaubriand avait depuis longtemps son tombeau bâti d’avance à Saint-Malo sur un rocher au milieu de la mer.
Paris était comme abruti par les journées de Juin, et tout ce bruit de fusillades, de canon et de tocsin qu’il avait encore dans les oreilles l’empêcha d’entendre, à la mort de M. de Chateaubriand, cette espèce de silence qui se fait autour des grands hommes disparus. Et puis c’était le troisième enterrement depuis trois jours, la veille, l’archevêque; l’avant-veille, les victimes de Juin.
Il y eut peu de foule et une émotion médiocre aux obsèques de M. de Chateaubriand. La cérémonie se fit à la chapelle-église des Missions étrangères, rue du Bac, à quelques pas de la maison que M. de Chateaubriand habitait.
L’église des Missions, étroite, petite, laide, tendue de noir à mi-mur; au milieu de l’église, un cénotaphe de bois couleur bronze surmonté d’un drap de velours noir à croix blanche semé d’étoiles d’argent; aux quatre coins du cénotaphe, quatre candélabres de bois bronze et argenté portant une flammèche verte qui s’éteignit avant la fin; deux rangées de cierges sur les degrés du catafalque; aucun insigne; pour toute famille des collatéraux; quelques centaines de personnes; Cousin en noir. Ampère avec l’habit de l’Institut, Villemain avec la plaque, M. Molé en redingote, sept femmes dans les tribunes hautes, un peu de peuple sous l’orgue, l’évêque de Quimper dans le chœur, quatre fusiliers auprès de l’autel, une trentaine de soldats du 61e dans l’église commandés par un capitaine, deux membres de l’Assemblée nationale en écharpe, presque tout l’Institut; la messe chantée en faux-bourdon, deux séminaristes des Missions regardant à droite de l’autel de derrière une statue, M. Antony Thouret tenant un des quatre coins du poêle, M. Patin faisant un discours; telle fut cette cérémonie, qui eut tout ensemble je ne sais quoi de pompeux qui excluait la simplicité et je ne sais quoi de bourgeois qui excluait la grandeur.
C’était trop et trop peu. J’eusse voulu pour M. de Chateaubriand des funérailles royales, Notre-Dame, le manteau de pair, l’habit de l’Institut, l’épée du gentilhomme émigré, le collier de l’ordre, la Toison d’or, tous les corps présents, la moitié de la garnison sur pied, les tambours drapés, le canon de cinq en cinq minutes, — ou le corbillard du pauvre dans une église de campagne.
Il y avait dans l’église un vieux missionnaire à longue barbe qui avait l’air vénérable.
Le cadavre ne pouvait partir immédiatement pour Saint-Malo, car le flot ne lui permettait de prendre possession de son tombeau que le 18 juillet.
Après la cérémonie religieuse et la cérémonie académique, dont M. Patin fut l’officiant, dans la cour, par un soleil ardent, les femmes aux fenêtres, on descendit le mort illustre dans le caveau de l’église. On le plaça sur un tréteau dans un compartiment voûté à porte cintrée qui est à gauche au bas de l’escalier. J’y entrai.
Le cercueil était encore couvert du drap de velours noir. Une corde d’argent à gland en effilé était jetée dessus. Deux cierges brûlaient de chaque côté.
J’y rêvai quelques minutes. Puis je sortis et la porte se referma.

Choses vues, Nouvelle série, Éditions André Martel, volume XXXI, pages 376 à 379.

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