En lisant Montaigne (28)

(…) ils veulent que chacun, en son parti, soit aveugle et hébété, que notre persuasion et jugement serve non à la vérité, mais au projet de notre désir. Je faudrais plutôt vers l’autre extrémité, tant je crains, que mon désir me suborne. Joint que je me défie un peu tendrement [vivement] des choses que je souhaite. J’ai vu de mon temps merveilles en l’indiscrète [folle] et prodigieuse facilité des peuples à se laisser mener et manier la créance et l’espérance où il a plu et servi à leurs chefs, par-dessus cent mécomptes les uns sur les autres, par-dessus les fantômes et les songes. Je ne m’étonne plus de ceux que les singeries d’Apollonius(*) et de Mahumed [Mahomet] embufflèrent [trompèrent]. Leur sens et entendement, est entièrement étouffé en leur passion. Leur discrétion [discernement] n’a plus d’autre choix que ce qui leur rit et qui conforte leur cause. J’avais remarqué souverainement cela, au premier de nos partis fiévreux [celui des Protestants]. Cet autre qui est né depuis [la Ligue], en l’imitant, le surmonte. Par où je m’avise, que c’est une qualité [façon d’être] inséparable des erreurs populaires. Après la première qui part, les opinions s’entre-poussent, suivant le vent, comme les flots. On n’est pas du corps, si on s’en peut dédire : si on ne vague [se laisser balloter selon] le train commun. Mais certes on fait tort aux partis justes, quand on les veut secourir de fourbes [avec des fourberies]. J’y ai toujours contredit. Ce moyen ne porte qu’envers les têtes malades. Envers les saines, il y a des voies plus sûres, et non seulement plus honnêtes, à maintenir les courages, et excuser les accidents contraires.

Les Essais, Livre III, chapitre X, De ménager sa volonté, Nouvelle Librairie de France, tome V, pages 182/183.

(*) Apollonius de Tyane, mort en 97, philosophe pythagoricien, qu’on a pris parfois pour un magicien ou un charlatan.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Montaigne (27)

La vérité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goût et les allures pareilles; nous les regardons de même œil. Je trouve que nous ne sommes pas seulement lâches à nous défendre de la piperie [tromperie], mais que nous cherchons et convions à nous y enferrer (…).

L’erreur particulière fait premièrement l’erreur publique, et, à son tour, après, l’erreur publique fait l’erreur particulière. Ainsi va tout ce bâtiment, s’étoffant et formant, de main en main; de manière que le plus éloigné témoin en est mieux instruit que le plus voisin, et le dernier informé mieux persuadé que le premier. C’est un progrès [évolution] naturel. Car quiconque croit quelque chose, estime que c’est ouvrage de charité, de la persuader à un autre; et pour ce faire, ne craint point d’ajouter de son invention, autant qu’il voit être nécessaire en son conte, pour suppléer à la résistance et au défaut qu’il pense être en la conception d’autrui.

Il n’est rien à quoi communément les hommes soient plus tendus, qu’à donner voie à leurs opinions. Où [lorsque] le moyen ordinaire nous faut [manque],nous y ajoutons, le commandement, la force, le fer, et le feu. Il y a du malheur, d’en être là, que la meilleure touche [pierre de touche] de la vérité, ce soit la multitude des croyants, en une presse [foule] où les fous surpassent de tant, les sages, en nombre.

Quasi vero quidquam sit tam valde, quam nil sapere vulgare. [Comme s’il y avait rien de si commun que le manque de jugement] (Cicéron, De la divination, II, XXXIX)

Sanitatis patrocinium est, insanientium turba. [La garantie du bon sens, c’est une foule d’insensés.] (Saint-Augustin, Cité de Dieu, VI, X)

C’est chose difficile de résoudre [fixer] son jugement contre les opinions communes. La première persuasion prise du sujet même, saisit les simples; de là elle s’épand aux habiles [aux gens d’esprit], sous l’autorité du nombre et ancienneté des témoignages. Pour moi, de ce que je n’en croirais pas un, je n’en croirais pas cent un. Et ne juge pas les opinions par les ans [par leur ancienneté].

Les Essais, Livre III, chapitre XI, Des boîteux, Nouvelle Librairie de France, 1962, tome V, pages 203/204.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Montaigne (26)

Si je craignais de mourir en autre lieu, que celui de ma naissance, si je pensais mourir moins à mon aise, éloigné des miens, à peine sortirais-je [je sortirais très difficilement] hors de France; je ne sortirais pas sans effroi hors de ma paroisse. Je sens la mort qui me pince continuellement la gorge, ou les reins. Mais je suis autrement fait: elle m’est une [indifférente] partout. Si toutefois j’avais à choisir, ce serait, ce crois-je, plutôt à cheval, que dans un lit, hors de ma maison et loin des miens. Il y a plus de crève-cœur que de consolation, à prendre congé de ses amis. (…)

Je ne suis point arrivé à cette vigueur dédaigneuse qui se fortifie en soi-même, que rien n’aide, ni ne trouble; je suis d’un point plus bas. Je cherche à coniller [me cacher (comme un lapin)], et à me dérober de ce passage, non par crainte, mais par art. Ce n’est pas mon avis de faire en cette action preuve ou montre de ma constance. Pour qui? Lors cessera tout le droit et l’intérêt que j’ai à la réputation. Je me contente d’une mort recueillie en soi, quiète et solitaire, toute mienne, convenable à ma vie retirée et privée. Au rebours de la superstition romaine, où l’on estimait malheureux celui qui mourait sans parler et qui n’avait ses plus proches à lui clore les yeux, j’ai assez affaire à me consoler, sans avoir à consoler autrui, assez de pensées en la tête sans que les circonstances m’en apportent de nouvelles, et assez de matière à m’entretenir sans l’emprunter. Cette partie n’est pas du rôle de la société; c’est l’acte à un seul personnage. Vivons et rions entre les nôtres, allons mourir et rechigner entre les inconnus. On trouve, en payant, qui vous tourne la tête et qui vous frotte les pieds, qui ne vous presse qu’autant que vous voulez, vous présentant un visage indifférent, vous laissant vous gouverner, et plaindre à votre mode [à votre guise].

Les Essais, Livre III, chapitre IX, De la vanité, Nouvelle Librairie de France, tome V, pages 131/132.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Montaigne (25)

(…) il y devrait avoir quelque coercition des lois contre les écrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabonds et fainéants (…) L’écrivaillerie semble être quelque symptôme d’un siècle débordé.

Les Essais, Livre III, chapitre IX, De la vanité, Nouvelle Librairie de France, 1962, tome V, page 82.

“Mediocribus esse poetis
non homines, non di, non concessere columnæ.”

[aux poètes, d’être médiocres, ni les hommes ni les dieux ne l’ont permis, ni les boutiques (les piliers) des libraires]

Horace, L’Art poétique, Anthologie bilingue de la poésie latine, Bibliothèque de la Pléiade, 2020, page 357.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Montaigne (24)

Il est impossible de traiter de bonne foi avec un sot. Mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main d’un maître si impétueux, mais aussi ma conscience.

Nos disputes devaient [devraient] être défendues et punies comme d’autres crimes verbaux. Quel vice n’éveillent-elles et n’amoncellent, toujours régies et commandées par la colère? Nous entrons en inimitié, premièrement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n’apprenons à disputer [discuter] que pour contredire, et, chacun contredisant et étant contredit, il en advient que le fruit du disputer, c’est perdre et anéantir la vérité. Ainsi Platon, en sa république, prohibe cet exercice aux esprits ineptes [incapables] et mal nés.

À quoi faire vous mettez-vous en voie de quêter ce qui est [chercher le vrai] avec celui qui n’a ni pas ni allure qui vaille? On ne fait point tort au sujet, quand on le quitte pour voir du moyen de le traiter; je ne dis pas moyen scolastique et artiste [artificiel], je dis moyen naturel, d’un sain entendement. Que sera-ce enfin? L’un va en Orient, l’autre en Occident; ils perdent le principal, et l’écartent dans la presse des incidents [dans la foule des digressions]. Au bout d’une heure de tempête, ils ne savent ce qu’ils cherchent; l’un est bas, l’autre haut, l’autre côtier [de côté]. Qui [l’un] se prend à un mot et une similitude [comparaison]; qui [un autre] ne sent plus [ne comprend plus] ce qu’on lui oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se suivre, non pas à vous. Qui, se trouvant faible de reins, craint tout, refuse tout, mêle dès l’entrée et confond le propos; ou sur l’effort du débat, se mutine à se taire tout plat; par une ignorance despite [irritée], affectant un orgueilleux mépris, ou une sottement modeste fuite de contention [dérobade devant la lutte]. Pourvu que cettui-ci frappe, il ne lui chaut [importe] combien il se découvre. L’autre compte ses mots, et les pèse pour raisons. Celui-là n’y emploie que l’avantage de sa voix et de ses poumons. En voilà un qui conclut contre soi-même. Et cettui-ci qui vous assourdit de préfaces et digressions inutiles! Cet autre s’arme de pures injures et cherche une querelle d’Alemaigne [querelle d’Allemand = mauvaise querelle], pour se défaire de la société et conférence [conversation] d’un esprit qui presse le sien. Ce dernier ne voit rien en la raison, mais il vous tient assiégé sur la clôture [conclusion] dialectique de ses clauses [phrases] et sur les formules de son art.

Livre III, chapitre VIII, de l’art de conférer, Nouvelle Librairie de France, 1962, tome V, pages 53 à 55.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Montaigne (23)

Les contradictions (…) des jugements ne m’offensent ni m’altèrent; elles m’éveillent seulement et m’exercent. Nous fuyons la correction [nous cherchons à éviter d’être repris], il s’y faudrait présenter et produire, notamment quand elle vient par forme de conférence, non de rejance [leçon de professeur]. À chaque opposition, on ne regarde pas si elle est juste, mais, à tort ou à droit, comment on s’en défera. Au lieu d’y tendre les bras, nous y tendons les griffes. Je souffrirais être rudement heurté par mes amis: « Tu es un sot, tu rêves. » J’aime entre les galants hommes, qu’on s’exprime courageusement, que les mots aillent où va la pensée. Il nous faut fortifier l’ouïe et la durcir contre cette tandreur [fadeur] du son cérémonieux des paroles. J’aime une société et familiarité forte et virile, une amitié qui se flatte en l’âpreté et vigueur de son commerce, comme l’amour, ès morsures et égratignures sanglantes. Elle n’est pas assez vigoureuse et généreuse, si elle n’est querelleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle craint le heurt et a ses allures contraintes.

Neque enim disputari sine reprehensione potest.
[Car on ne peut discuter sans se contredire.]

Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère; je m’avance vers celui qui me contredit, qui m’instruit. La cause de la vérité devrait être la cause commune à l’un et à l’autre. Que répondra-t-il? la passion du courroux lui a déjà frappé le jugement. Le trouble s’en est saisi avant la raison. Il serait utile qu’on passât par gageure la décision de nos disputes, qu’il y eût une marque matérielle de nos pertes, afin que nous en tinssions état, et que mon valet me pût dire: « Il vous coûta l’année passée cent écus, à vingt fois, d’avoir été ignorant et opiniâtre. » Je festoie et caresse la vérité en quelque main que je la trouve, et m’y rends allégrement, et lui tends mes armes vaincues, de loin que je la vois approcher. Et pourvu qu’on n’y procède d’une trogne trop impérieusement magistrale, je prête l’épaule aux répréhensions que l’on fait à mes écrits (…).

Livre III, chapitre VIII, De l’art de conférer, Nouvelle Librairie de France, tome V, pages 50 à 52.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Montaigne (22)

Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c’est à mon gré la conférence [la conversation]. J’en trouve l’usage plus doux que d’aucune autre action de notre vie. Et c’est la raison pourquoi, si j’étais asture [à cette heure] forcé de choisir, je consentirais plutôt, ce crois-je, de perdre la vue que l’ouïr ou le parler. (…) L’étude des livres, c’est un mouvement languissant et faible qui n’échauffe point; là où [alors que] la conférence, apprend et exerce en un coup. Si je confère avec une âme forte, et un roide jouteur, il me presse les flancs, me pique à gauche et à dextre; ses imaginations [idées] élancent les miennes. La jalousie, la gloire [l’ambition], la contention [la lutte] me poussent et rehaussent au-dessus de moi-même. Et l’unisson est qualité du tout [tout à fait] ennuyeuse en la conférence. Mais comme notre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et réglés [raisonnables], il ne se peut dire combien il perd et s’abâtardit, par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avec les esprits bas et maladifs. Il n’est contagion qui s’épande comme celle-là. Je sais par assez d’expérience combien en vaut l’aune. J’aime à contester et à discourir, mais c’est avec peu d’hommes et pour moi. Car de servir de spectacle aux grands et faire à l’envi parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c’est un métier très messéant à un homme d’honneur.

Livre III, chapitre VIII, De l’art de conférer, Nouvelle Librairie de France, tome V, pages 48/49.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Montaigne (21)

(de la colère)

L’orateur Celius était merveilleusement colère de sa nature. À un qui soupait en sa compagnie, homme de molle et douce conversation, et qui, pour ne l’émouvoir, prenait parti d’approuver tout ce qu’il disait, et d’y consentir, lui, ne pouvant souffrir son chagrin se passer ainsi sans aliment: « Nie-moi donc quelque chose, de par les Dieux! fit-il, afin que nous soyons deux. »

Montaigne, Les Essais, Livre II, chapitre XXXI, de la colère,
Union Latine d’Éditions, 1957, tome III, page 59.

Série Montaigne 1 à 20.

Publié dans Culture, Littérature | Tagué , , | Laisser un commentaire

En lisant Julien Gracq (20)

L’ange gardien de nos lectures, si grand, si expéditif économiseur de notre temps. Celui qui, devant un compte rendu enthousiaste, un titre qu’on nous vante, un livre qu’on hésite à acheter, nous souffle à l’oreille, gentiment, décisivement, toujours obéi: “Non. Pas celui-là! Laisse. Celui-là n’est pas de ton ressort. Celui-là n’est pas pour toi.”

Quand il m’est arrivé par la suite de me trouver dans l’obligation de le vérifier, je n’ai guère eu à revenir sur le bien-fondé de cette abstention spontanée. D’autant plus difficile à expliquer qu’elle se détermine sur des indices aussi dérisoires que capricieux: le titre du livre tout autant que la photographie de l’auteur, le créneau que la critique lui assigne dans la production littéraire, le ton de cette critique, la personnalité de ses thuriféraires et de ses ennemis. Tout volume mis dans le circuit semble être le lieu d’une émanation sui generis qui guide vers lui, en aveugle, toutes antennes alertées, un certain public et en écarte un autre, par l’effet d’une étrange sexualité littéraire.

Julien Gracq, Carnets du grand chemin, Éditions José Corti, 1992, pages 253/254.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Julien Gracq (19)

« Comme on entre dans les rangs de vigne lorsqu’approchent les vendanges, soulevant ça et là le pampre pour découvrir, tâter et goutter les grappes, écraser un grain, plus ou moins poisseux aux doigts, j’ai souvent échantillonné au préalable les livres, surtout les livres un peu gros, rarement trompé sur ce que promet la récolte. Le livre dans sa masse n’a pas encore libéré le courant jaillissant de la lecture, que le grapillage a presque tout dit sur la physionomie du cru, ou du moins sur sa teneur en alcool. »

Julien Gracq, Nœuds de vie, Éditions José Corti, 2021, page 93.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire