En lisant Paul Verlaine (9)

Le ciel est par-dessus le toit…

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse?

Paul Verlaine, Sagesse, Éditions de la Librairie de France, Œuvres complètes, 1938, volume 2, page 86.

Publié dans Littérature, Culture, Poésie | Tagué , , | Laisser un commentaire

En lisant Paul Verlaine (8)

L’art poétique

À Charles Morice

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.

C’est des beaux yeux derrière des voiles
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est par un ciel d’automne attiédi
Le bleu fouillis des claires étoiles!

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance!
Oh! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor!

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur
Et tout cet ail de basse cuisine!

Prends l’éloquence et tords-lui son cou!
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où?

Ô qui dira les torts de la Rime?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime?

De la musique encore et toujours!
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.

Paul Verlaine, Jadis et naguère, Éditions de la Librairie de France, Œuvres complètes, 1938, volume 2, pages 129 à 131.

Publié dans Littérature, Culture, Poésie | Tagué , , | Laisser un commentaire

En lisant Paul Verlaine (7)

Green

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.

J’arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encore de vos derniers baisers;
Laissez-la s’apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

Paul Verlaine, Romances sans paroles, Œuvres complètes, Librairie de France, 1938, volume 1, page 181.

Mis en musique par Julos Beaucarne:
https://www.youtube.com/watch?v=YvB4kwoKPyI

Publié dans Littérature, Culture, Poésie | Tagué , , | Laisser un commentaire

En lisant Paul Verlaine (6)

Amour
Lucien Létinois
18

Âme, te souvient-il, au fond du paradis,
De la gare d’Auteuil et des trains de jadis
T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle?
Jadis déjà! Combien pourtant je me rappelle
Mes stations au bas du rapide escalier
Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier
Ta grâce en descendant les marches, mince et leste
Comme un ange le long de l’échelle céleste,
Ton sourire amical ensemble et filial,
Ton serrement de main cordial et loyal,
Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres,
Qui m’allaient droit au cœur et pénétraient mes ombres.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueil,
Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil
Et, sous les arbres pleins d’une gente musique,
Notre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier!
Non sans quelque tendance, ô si franche! à nier,
Mais si vite quittée au premier pas du doute!
Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route
Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
Et dépêcher longtemps une vague besogne.

Mon pauvre enfant, ta voix dans le Bois de Boulogne!

Mis en musique et chanté par Léo Ferré:
https://www.youtube.com/watch?v=i6gdu8UdOng

Publié dans Littérature, Culture, Poésie | Tagué , , , , | Laisser un commentaire

En lisant Paul Verlaine (5)

Monsieur Prudhomme

Il est grave: il est maire et père de famille.
Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux,
Dans un rêve sans fin, flottent insoucieux
Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille.

Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille
Où l’oiseau chante à l’ombre, et que lui font les cieux,
Et les prés verts et les gazons silencieux?
Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille

Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.
Il est juste-milieu, botaniste et pansu,
Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,

Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a
Plus en horreur que son éternel coryza,
Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, Éditions de la Librairie de France, Œuvres complètes, 1938, volume 1, page 50

Publié dans Littérature, Culture, Poésie | Tagué , , | Laisser un commentaire

En lisant Paul Verlaine (4)

Gaspard Hauser chante:

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes:
Ils ne m’ont pas trouvé malin.

À vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d’amoureuses flammes
M’a fait trouver belles les femmes:
Elles ne m’ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l’étant guère,
J’ai voulu mourir à la guerre:
La mort n’a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop lard?
Qu’est-ce que je fais en ce monde?
O vous tous, ma peine est profonde;
Priez pour le pauvre Gaspard!

Paul Verlaine, Sagesse, Éditions Fernand Hazan, 1946, page 90.

Publié dans Littérature, Culture, Poésie | Tagué , , | Laisser un commentaire

En lisant Paul Verlaine (3)

L’angoisse

Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs
Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales
Siciliennes, ni les pompes aurorales,
Ni la solennité dolente des couchants.

Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,
Et je vois du même œil les bons et les méchants.

Je ne crois pas en Dieu, j’abjure et je renie
Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
L’Amour, je voudrais bien qu’on ne m’en parlât plus.

Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, Éditions Paul Hazan, 1946, page 24.

Publié dans Littérature, Culture, Poésie | Tagué , , | Laisser un commentaire

En lisant Paul Verlaine (2)

Mon rêve familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse? — Je l’ignore.
Son nom? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave; elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, Éditions Fernand Hazan, 1946, page 22.

Publié dans Littérature, Culture, Poésie | Tagué , , | Laisser un commentaire

En lisant Paul Verlaine (1)

Résignation

Tout enfant, j’allais rêvant Ko-Hinnor,
Somptuosité persane et papale,
Héliogabale et Sardanapale!

Mon désir créait sous des toits en or,
Parmi les parfums, au son des musiques,
Des harems sans fin, paradis physiques!

Aujourd’hui plus calme et non moins ardent,
Mais sachant la vie et qu’il faut qu’on plie,
J’ai dû refréner ma belle folie,
Sans me résigner par trop cependant.

Soit! le grandiose échappe à ma dent,
Mais fi de l’aimable et fi de la lie!
Et je hais toujours la femme jolie!
La rime assonante et l’ami prudent.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, Éditions Fernand Hazan, 1946, page 17.

Publié dans Littérature, Culture, Poésie | Tagué , , | Laisser un commentaire

En lisant les Anciens (40)

Ovide, Les Amours

ÉLÉGIE IV

Toutes les femmes lui plaisent.

Je ne viens point défendre, ici, mes folles mœurs,
Donner le change sur mes vices.
Si l’aveu peut servir, avouons nos erreurs;
Défilez, amoureux caprices.
Je vous hais, vous chéris et me meurs de regrets
Qu’un joug forcé nous importune!
La passion m’emporte et brise mes agrès:
Tel l’esquif, jouet de Neptune.
D’une seule beauté mon cœur n’est point épris;
J’ai cent motifs d’aimer sans cesse.
Vois-je des yeux baissés, un modeste souris,
La pudeur accroît mon ivresse.
Un regard provocant, sur de moelleux coussins
Me promet des jeux de Bacchante.
L’air farouche et rigide, imité des Sabins,
Voile, je pense, une âme ardente.
Est-on docte? louange à de rares talents!
Ignorante? gloire aux naïves!
Callimaque a des vers près des miens peu coulants:
Toi qui le dis, tu me captives.
Celle-ci critiqua ma muse et ses accords?
Je voudrais la prendre à la taille.
Nonchalante, on me plaît; et raide, ce beau corps
S’assouplira, livrant bataille.
L’une égrène, en chantant, les perles de sa voix;
J’aspire à ces lèvres charmantes.
L’autre parcourt la lyre avec de légers doigts:
Qui n’aimerait mains si savantes?
Et ces bras arrondis, et ce pas cadencé
D’où le geste lascif s’échappe?
Ne parlons pas de moi que tout rend insensé:
Vienne Hippolyte, et c’est Priape!

Toi, si grande, en ton port Andromaque revit;
Au lit tu tiens royale place.
La petite a du nerf. Chacune me ravit:
Mignonne ou grande bien s’enlace.
Sans parure êtes-vous? que l’éclat vous siérait!
Ornée, au complet sont vos charmes.
Blonde ou brune, on m’attire, et mon cœur, nouveau trait,
Aux Vénus noires rend les armes.
J’aime d’obscurs cheveux, épars sur un col blanc;
Ceux de Léda furent d’ébène.
Vivent les blonds! l’Aurore a le front rutilant:
L’histoire encourage ma veine.
L’âge fleuri m’est doux, l’âge mûr me séduit.
L’une brille, l’autre est adroite.
Enfin tout ce que Rome en beau sexe produit,
Ma flamme immense le convoite.

Ovide, Les Amours, Livre II, Élégie IV, traduction par le comte de Séguier, Éditions A. Quantin, 1879, pages 64 à 66.

(Traduction en prose de Jacques Mangeart)

Publié dans Culture, Littérature, Poésie | Tagué , , , , | Laisser un commentaire