En lisant Chateaubriand (9)

Cette vie, qui m’avait d’abord enchanté, ne tarda pas à me devenir insupportable. Je me fatiguai de la répétition des mêmes scènes et des mêmes idées. Je me mis à sonder mon cœur, à me demander ce que je désirais. Je ne le savais pas; mais je crus tout à coup que les bois me seraient délicieux. Me voilà soudain résolu d’achever, dans un exil champêtre, une carrière à peine commencée, et dans laquelle j’avais déjà dévoré des siècles.
J’embrassai ce projet avec l’ardeur que je mets à tous mes desseins; je partis précipitamment pour m’ensevelir dans une chaumière, comme j’étais parti autrefois pour faire le tour du monde.
On m’accuse d’avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d’être la proie d’une imagination qui se hâte d’arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle était accablée de leur durée; on m’accuse de passer toujours le but que je puis atteindre: hélas! je cherche seulement un bien inconnu, dont l’instinct me poursuit. Est-ce ma faute, si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n’a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j’aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j’avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l’habitude.
La solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n’ayant point encore aimé, j’étais accablé d’une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d’une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. II me manquait quelque chose pour remplir l’abîme de mon existence: je descendais dans la vallée, je m’élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l’idéal objet d’une flamme future; je l’embrassais dans les vents; je croyais l’entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l’univers.

René, Furne et Cie, 1859, volume 5, page 93.

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En lisant Chateaubriand (8)

Ce qui distingue surtout les Arabes des peuples du Nouveau-Monde, c’est qu’à travers la rudesse des premiers on sent pourtant quelque chose de délicat dans leurs mœurs: on sent qu’ils sont nés dans cet Orient d’où sont sortis tous les arts, toutes les sciences, toutes les religions. Caché aux extrémités de l’Occident, dans un canton détourné de l’univers, le Canadien habite les vallées ombragées par des forêts éternelles et arrosées par des fleuves immenses; l’Arabe, pour ainsi dire jeté sur le grand chemin du monde, entre l’Afrique et l’Asie, erre dans les brillantes régions de l’aurore, sur un sol sans arbres et sans eau. Il faut parmi les tribus des descendants d’Ismael des maîtres, des serviteurs, des animaux domestiques, une liberté soumise à des lois. Chez les hordes américaines, l’homme est encore tout seul avec sa fière et cruelle indépendance: au lieu de la couverture de laine, il a la peau d’ours; au lieu de la lance, la flèche; au lieu du poignard, la massue; il ne connaît point et il dédaignerait la datte, la pastèque, le lait de chameau: il veut à ses festins de la chair et du sang. Il n’a point tissé le poil de chèvre pour se mettre à l’abri sous des tentes: l’orme tombé de vétusté fournit l’écorce à sa hutte. Il n’a point dompté le cheval pour poursuivre la gazelle: il prend lui-même l’orignal à la course. Il ne tient point par son origine à de grandes nations civilisées; on ne rencontre point le nom de ses ancêtres dans les fastes des empires: les contemporains de ses aïeux sont de vieux chênes encore debout. Monuments de la nature et non de l’histoire, les tombeaux de ses pères s’élèvent inconnus dans des forêts ignorées. En un mot, tout annonce chez l’Américain le sauvage qui n’est point encore parvenu à l’état de civilisation; tout indique chez l’Arabe l’homme civilisé retombé dans l’état sauvage.

“Itinéraire de Paris à Jérusalem”, François-René de Chateaubriand, Éditions Ladvocat 1826, Tome IX (Itinéraire **), pages 175/176

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En lisant Chateaubriand (7)

(L’enfance de Chateaubriand)

La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint−Malo, appelée la rue des Juifs: cette maison est aujourd’hui transformée en auberge. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris: on m’a souvent conté ces détails; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le Ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

Mémoires d’Outre-tombe, livre I, chapitre 2.

(…)
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort Royal, que se rassemblent les enfants; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent cru bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.
Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille; nous n’habitions plus la maison où j’étais né: ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent, presque en face de la porte de la ville qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis: j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout; je parlais leur langage; j’avais leur façon et leur allure; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux; mes chemises tombaient en loques; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée; je traînais de méchants soutiers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier: « Qu’il est laid! »

Mémoires d’Outre-tombe, livre I, chapitre 4.

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En lisant Chateaubriand (6)

L’intelligence courte croit tout voir, parce qu’elle reste les yeux ouverts; l’intelligence supérieure consent à fermer les yeux, parce qu’elle aperçoit tout en dedans.

Mémoires d’Outre-tombe, Première partie, Livre cinquième, chapitre 15, Bibliothèque de la Pléiade, volume I, page 190.

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En lisant Chateaubriand (5)

(Sur les grands écrivains)

« On renie souvent ces maîtres suprêmes; on se révolte contre eux; on compte leurs défauts; on les accuse d’ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout tient de leurs couleurs; partout s’impriment leurs traces; ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples; leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d’où jaillissent des faisceaux de lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts: leurs œuvres sont les mines ou les entrailles de l’esprit humain. »

Mémoires d’outre-tombe, Première partie, Livre douzième, chapitre 1, Bibliothèque de la Pléiade, volume I, pages 408/409.

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En lisant Chateaubriand (4)

(de la postérité)

La postérité n’est pas aussi équitable dans ses arrêts qu’on le dit. Il y a des passions, des engouements de proximité. Quand la postérité admire sans restriction elle est scandalisée que les contemporains de l’homme admiré n’eussent pas de cet homme l’idée qu’elle en a; cela s’explique pourtant: les choses qui plaisaient dans ce personnage sont passées, ses infirmités sont mortes avec lui; il n’est resté de ce qu’il fut que sa vie impérissable; mais le mal qu’il causa n’en est pas moins réel, mal en soi-même et dans son essence, mal surtout pour ceux qui l’ont supporté.

Les mémoires d’outre-tombe, Troisième partie, Livre vingt-deuxième, chapitre 15, Bibliothèque de la Pléiade, pages 868/869.

Addendum: Je crois que c’est Paul Valéry qui disait: « La postérité, c’est des cons, comme nous. »

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En lisant Chateaubriand (3)

« Le ciel, pour nous punir de nos talents mal employés, nous donne le repentir de nos succès. »

Mémoires d’outre-tombe, Première partie, Livre cinquième, chapitre 12, Bibliothèque de la Pléiade I, page 178.

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