En lisant Chamfort (3)

« Les nouveaux amis que nous faisons après un certain âge, et par lesquels nous cherchons à remplacer ceux que nous avons perdus, sont à nos anciens amis ce que les yeux de verre, les dents postiches et les jambes de bois sont aux véritables yeux, aux dents naturelles et aux jambes de chair et d’os. »

« L’amour, tel qu’il existe dans la société, n’est que l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes. »

« Ce qui fait le succès de quantité d’ouvrages est le rapport qui se trouve entre la médiocrité des idées de l’auteur et la médiocrité des idées du public. »

On fait quelquefois dans le monde un raisonnement bien étrange. On dit à un homme, en voulant récuser son témoignage en faveur d’un autre homme: « C’est votre ami. – Eh! morbleu, c’est mon ami, parce que le bien que j’en dis est vrai, parce qu’il est tel que je le peins. Vous prenez la cause pour l’effet, et l’effet pour la cause. Pourquoi supposez-vous que j’en dis du bien, parce qu’il est mon ami? Et pourquoi ne supposez-vous pas plutôt qu’il est mon ami, parce qu’il y a du bien à en dire? »

Qu’est-ce qu’un philosophe? C’est un homme qui oppose la nature à la loi, la raison à l’usage, sa conscience à l’opinion, et son jugement à l’erreur.

Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort, Maximes et pensées.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Chamfort (2)

« Il faut être juste avant d’être généreux, comme on a des chemises avant d’avoir des dentelles. »

« Qu’est-ce que la Société, quand la raison n’en forme pas les nœuds, quand le sentiment n’y jette pas d’intérêt, quand elle n’est pas un échange de pensées agréables et de vraie bienveillance? Une foire, un tripot, une auberge, un bois, un mauvais lieu et des petites maisons; c’est tout ce qu’elle est tour à tour pour la plupart de ceux qui la composent. »

« À mesure que la Philosophie fait des progrès, la sottise redouble ses efforts pour établir l’empire des préjugés. » (…)

« Les coutumes les plus absurdes, les étiquettes les plus ridicules, sont en France et ailleurs sous la protection de ce mot: c’est l’usage. C’est précisément ce même mot que répondent les Hottentots, quand les Européens leur demandent pourquoi ils mangent des sauterelles, pourquoi ils dévorent la vermine dont ils sont couverts. Ils disent aussi: c’est l’usage. »

« Des qualités trop supérieures rendent souvent un homme moins propre à la Société. On ne va pas au marché avec des lingots; on y va avec de l’argent ou de la petite monnaie. »

Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort, Maximes et pensées.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Chamfort (1)

« L’importance sans mérite obtient des égards sans estime. »

« La Nature en faisant naître à la fois la raison et les passions, semble avoir voulu, par le second présent, aider l’homme à s’étourdir sur le mal qu’elle lui a fait par le premier, et en ne le laissant vivre que peu d’années après la perte de ses passions, semble prendre pitié de lui, en le délivrant bientôt d’une vie qui le réduit à sa raison, pour toute ressource. »

« Le grand malheur des passions n’est pas dans les tourments qu’elles causent, mais dans les fautes, dans les turpitudes qu’elles font commettre, et qui dégradent l’homme. Sans ces inconvénients, elles auraient trop d’avantage sur la froide raison, qui ne rend point heureux. Les passions font vivre l’homme, la sagesse le fait seulement durer.« Le grand malheur des passions n’est pas dans les tourments qu’elles causent, mais dans les fautes, dans les turpitudes qu’elles font commettre, et qui dégradent l’homme. Sans ces inconvénients, elles auraient trop d’avantage sur la froide raison, qui ne rend point heureux. Les passions font vivre l’homme, la sagesse le fait seulement durer.« 

« Les gens faibles sont les troupes légères de l’armée des méchants. Ils font plus de mal que l’armée même; ils infestent et ils ravagent. »

« Célébrité: l’avantage d’être connu de ceux qui ne vous connaissent pas. »

Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort (1740-1794), Maximes et pensées.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Valéry (10)

L’homme qui a un emploi, l’homme qui gagne sa vie et qui peut consacrer une heure par jour à la lecture, qu’il la fasse chez lui ou dans le tramway ou dans le métro, cette heure est dévorée par les affaires criminelles, les niaiseries incohérentes, les ragots et les faits les moins divers, dont le pèle-mêle et l’abondance semblent fait pour ahurir et simplifier grossièrement les esprits. Notre homme est perdu pour les livres… Ceci est fatal et nous n’y pouvons rien.

Tout ceci a pour conséquence une diminution réelle de culture, et en second lieu, une diminution réelle de la véritable liberté de l’esprit, car cette liberté exige au contraire un détachement, un refus de toutes ces sensations violentes ou incohérentes que nous recevons de la vie moderne, à chaque instant.

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel (La liberté de l’esprit).

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Valéry (9)

« On dit qu’une conviction est solide quand elle résiste à la conscience qu’elle est fausse. »

(…)

« Le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’Opinion. »

Paul Valéry, Mélange, Instants, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, 1957, volume I, page 376.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Valéry (8)

Presque tous les livres que j’estime et absolument tous ceux qui m’ont servi à quelque chose, sont livres assez difficiles à lire. La pensée peut les quitter, elle ne peut les parcourir. Les uns m’ont servi quoique difficiles; les autres, parce qu’ils l’étaient.

Mais des livres, les uns sont excitants et ne font qu’agiter ce que je possède; les autres me sont des aliments dont la substance se changera dans la mienne. Ma nature propre y puisera des formes de parler ou de penser; ou bien des ressources définies et des réponses toutes faites: il faut bien emprunter les résultats des expériences des autres et nous accroître de ce qu’ils ont vu et que nous n’avons pas vu.

Tel Quel, Choses tues IV

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Valéry (7)

« (…) l’enthousiasme, cette foudre stupide, apprenez à le mettre en bouteilles, à le faire courir sur des fils dociles. Séparez-le des objets ridicules où la foule l’éprouve et l’attache. Ridicules, car ils sont tels et tels, et non ceux que vous voulez. Brûlez, brillez mais seulement à votre commandement, – et, méprisant toute chose particulière, retirez un pouvoir de partout. Cependant, mille choses sont constamment nulles, si l’on veut. Leur néant est à votre disposition… Tenez, tous les sots se réclament de l’humanité et tous les faibles de la justice; ayant, les uns et les autres, intérêt à la confusion. Évitons le troupeau et la balance de ces Justes si mal appris; frappons sur ceux qui veulent nous faire semblables à eux. Rappelez-vous tout simplement qu’entre les hommes il n’existe que deux relations: la logique ou la guerre. Demandez toujours des preuves, la preuve est la politesse élémentaire qu’on se doit. Si l’on refuse, souvenez-vous que vous êtes attaqué et qu’on va vous faire obéir par tous les moyens. Vous serez pris par la douceur ou par le charme de n’importe quoi, vous serez passionné par la passion d’un autre; on vous fera penser ce que vous n’avez pas médité et pesé; vous serez attendri, ravi, ébloui; vous tirerez des conséquences de prémisses qu’on vous aura fabriquées, et vous inventerez, avec quelque génie, – tout ce que vous savez par cœur. »

Dialogue ou nouveau fragment relatif à Monsieur Teste, Gallimard L’Imaginaire, page 109.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Valéry (6)

Dire; redire; contredire; prédire; médire… Tous ces verbes ensemble me résumaient le bourdonnement du paradis et de la parole.

Quoi de plus fatigant que de concevoir le chaos d’une multitude d’esprits? – Chaque pensée dans ce tumulte trouve sa pareille, son adverse, son antécédente et sa suivante. Tant de similitudes, tant d’imprévu la découragent.

Imaginez-vous le désordre incomparable qu’entretiennent dix mille êtres essentiellement singuliers? Songez à la température que peut produire dans ce lieu un si grand nombre d’amours propres qui s’y comparent.

Lettre d’un ami (Monsieur Teste), Gallimard L’Imaginaire, page 82.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Valéry (5)

Je méprise vos idées pour les considérer en toute clarté et presque comme l’ornement futile des miennes; et je les vois comme on voit en pleine eau pure, dans un vase de verre, trois ou quatre poissons rouges faire, en circulant, des découvertes toujours naïves et toujours les mêmes.

Extraits du log-book de Monsieur Teste, Gallimard L’Imaginaire, page 74.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire

En lisant Valéry (4)

Ma solitude – qui n’est que le manque depuis beaucoup d’années, d’amis longuement, profondément vus; de conversations étroites, dialogues sans préambules, sans finesses que les plus rares, elle me coûte cher. – Ce n’est pas vivre que vivre sans objections, sans cette résistance vivante, cette proie, cette autre personne, adversaire, reste individué du monde, obstacle et ombre du moi – autre moi – intelligence rivale, irrépressible – ennemi le meilleur ami, hostilité divine, fatale, – intime.

Extraits du log-book de Monsieur Teste, Gallimard L’Imaginaire, page 73.

Publié dans Littérature | Laisser un commentaire