En lisant Julien Gracq (19)

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En lisant Julien Gracq (18)

Le supplice de la musique dura six ans. Après les jeudis infructueux d’Ancenis, qu’on ne devait considérer que comme une sorte de question préalable, je fus soumis à l’épreuve du violon (mon père en jouait passablement, et il était entendu d’avance dans la famille que j’en jouerais aussi.) Le verdict de M. P…, mon professeur au lycée – un nain plein d’entrain et d’exubérance qui venait pêcher le brochet, l’été, à Saint Florent – fut bref et rapide: Aucune qualité violonistique. Ma famille s’obstina: pendant des années encore, outre les leçons, trois fois par semaine je me trouvai condamné à étudier une heure durant, pendant la récréation de midi. Je m’installais dans une classe vide qui donnait sur la cour d’honneur; des raclements désenchantés se faisaient entendre dans les classes proches, qui contenaient chacune leur reclus, privé lui aussi de récréation. Pour « étudier », il fallait se tenir sur l’estrade; le surveillant général qui faisait sa ronde vérifiait en passant d’un coup d’œil à travers la porte que l’affaire allait son train. J’ouvrais l’étui, je commençais à faire grincer les cordes – bientôt, découragé par la cacophonie, je jetais la boîte à chagrins sur le bureau, et je m’asseyais dans la chaire professorale, observant du point de vue neuf que pouvait avoir le maître la constellation au plafond des boulettes de papier mâché, certaines avec leur pantin encore accroché au bout du fil – mais bientôt la tête du surveillant général, alerté par la cessation prolongée des bruits discords qui s’échappaient de l’instrument, s’encadrait dans le vitrage de la porte comme la statue du Commandeur. Outre l’ennui de ces mortelles heures, le gâchis me navrait: bon fils, je sentais vivement que je dilapidais l’argent de ma famille; enfin je me trouvai définitivement réformé. Il me reste de ce naufrage une aversion décidée pour la sonorité du violon, dont le solo m’est désagréable – je ne le supporte que buissonnant en masses, tel que Wagner l’emploie dans le prélude de Lohengrin.

Julien Gracq, Lettrines 2, Éditions José Corti, 1974, pages 173/174.

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En lisant Julien Gracq (17)

(du vieillissement – NDLR)

Imperceptiblement, il s’établit avec ceux qu’on rencontrait souvent, avec qui on dînait, avec qui on bavardait familièrement, un surcroît insidieux de distance: ce qui ne demandait qu’un signe de la main, un coup de téléphone, quelques minutes de marche, réclame maintenant prévision, combinaison, rendez-vous pris, préparatifs, encore arrive-t-il qu’en fin de compte l’affaire manque. Des amis de longue date, de vieux camarades, si on écrit, si on téléphone, ne se rencontrent plus à leur adresse: si on s’enquiert du changement, il se trouve par malchance qu’ils ont chaque fois déménagé plus loin. La portée de la voix, dirait-on, se raccourcit; les allées et venues, les rencontres de vos familiers entre eux plus souvent qu’autrefois vous court-circuitent sans chercher apparemment à vous éviter: on se sent doué pour eux, de plus en plus fréquemment, d’une subite transparence; on dirait d’une flotte avec laquelle de toujours on naviguait de conserve, et qui ne perçoit plus que distraitement vos signaux. On se sent devenu le centre veuf et déserté d’un menu cosmos en expansion, dont les étoiles et les planètes dans toutes les directions, à une vitesse croissante, s’éloignent de vous en s’isolant de plus en plus dans la distance. Ce n’est rien, ou du moins ce n’est rien qui soit très neuf: on a vieilli.

Julien Gracq, Lettrines 2, Éditions José Corti, 1974, page 139.

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En lisant Julien Gracq (16)

(à propos de la langue française – NDLR)

« Ses défauts naissaient de ses corrections, et la perfection qui quelquefois a prévenu ses vœux s’est constamment refusée à ses efforts » (Halévy, à propos de Diderot) Exemple type d’une élégance d’écriture propre au français: non pas seulement la précision, mais la précision que j’appellerai éloquemment exclusive: chaque mot à mesure qu’il s’énonce apparaît irremplaçable par une espèce d’évidence immédiate, comme une pièce d’un puzzle venant remplir exactement le vide qui semblait l’appeler. Typiquement français aussi, le fait qu’une réussite de ce genre n’est jamais exempte pour le lecteur d’un soupçon d’affectation qui la souligne, comme la manchette retroussée de l’escamoteur. Il y a parfois un faire-valoir un peu pédantesque dans les accomplissements de notre langue: elle n’oublie pas que pendant deux siècles, hors de nos frontières – cultivée dans sa difficulté, adulée dans son raffinement et sa différence – elle a été utilisée par les snobs, par les experts en beau langage, comme les bateleurs utilisent leurs tours de cartes: pour méduser leur public. Non seulement moyen d’expression, mais marque séculaire de bonne éducation, c’est une langue qui tend à s’écrire – si l’on n’y prend garde – en retroussant le petit doigt.

Julien Gracq, Lettrines 2, Éditions José Corti, 1974, page 124.

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En lisant Julien Gracq (15)

(aux virtuoses de l’incipit – NDLR)

Le plus singulier exemple de l’infortune de ces ouvrages que l’auteur attaque brutalement en cosmique majeur est celui d’un livre publié peu après la guerre, injustement négligé à l’époque, et dont j’ai oublié le titre. Il commençait par la description en soixante pages – ruisselante, éclaboussante, superbe, vraiment épique – d’une pluie diluvienne. Ensuite l’hydraulique se vengeait: on n’entendait plus, pendant deux cents pages, qu’un interminable gargouillis de gouttières.

Julien Gracq, Lettrines 2, Éditions José Corti, 1974, page 96.

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En lisant Julien Gracq (14)

Tout comme la couche d’air qui nous entoure protège les Terriens contre la continuelle agression cosmique, il existait, il a longtemps existé autour d’eux une couche de non-savoir, de non-chaloir, de non-lire, de non-voyager, qui protégeait leur quiétude d’esprit contre le bombardement tellurique continu des Nouvelles, et qui l’a protégée plus longtemps encore contre celui, plus corrosif encore, des Images. On commence à s’apercevoir, maintenant que notre civilisation la dissipe, que cette couche isolante était vitale. Physiquement, l’homme ne vit pas nu, spirituellement aussi c’est un animal à coquille. Et les effets de ce mortel décapage sont devant nous: érosion continue et intense de toutes arêtes vives, de toute originalité – réduction progressive du refuge central, du for intérieur — contraction frileuse de l’esprit tout entier exposé sur toute sa surface, comme une pellicule fragile, aux bourrasques cinglantes qui soufflent sur lui de partout, irritation à fleur de peau, état de prurit et de gerçure. On est « mal dans sa peau »: certes c’est bien dit! à condition de savoir l’entendre. L’esprit longtemps en a eu une, et épaisse, et sainement cornée: il n’a plus qu’une muqueuse.

Julien Gracq, Lettrines 2, Éditions José Corti, 1974, page 66.

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En lisant Julien Gracq (13)

À Saint-Florent. Je regarde le paysage sur lequel donne ma fenêtre, et qui est bien ce que j’ai le plus souvent regardé au monde. Il me semble que j’entends encore passer sur lui le son des cloches des vêpres de mon enfance, le dimanche, son pulpeux, mûri et comme ambré, au travers duquel la journée de luxe et de loisir entamait son automne. Je regarde la colline du Mesnil, la courbe de la Loire, la muraille verte des peupliers de l’île, derrière laquelle montent et débordent avec lenteur les cumulus cotonneux de ce premier après-midi d’octobre. Il ne m’en vient pas de tranquillité, ni même le sentiment rassurant d’une permanence, mais plutôt le malaise soucieux qui nous gagne devant un massif d’arbres marqué pour la coupe, une bâtisse familière qu’on va démolir; la Terre a perdu sa solidité et son assise, cette colline, aujourd’hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l’assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l’homme n’aura plus sérieusement en face de lui que lui-même, et plus qu’un monde refait de sa main « à son idée » — et je doute qu’à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son œuvre, et juger que cette œuvre était bonne.

Julien Gracq, Nœuds de vie, Éditions José Corti, 2021, pages 46/47.

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En lisant Julien Gracq (12)

L’Académie Française ne sert à rien. Son dictionnaire est sans autorité, sa grammaire n’a jamais été faite. D’un autre côté, elle ne gêne réellement personne. Pourquoi s’en prendre à cette chère vieille chose, une des curiosités les plus folkloriques et les plus anglaises que nous ayons conservées? Ces hommes de beaucoup ou de peu de lettres qui ceignent l’épée et battent le tambour, il n’y a aucune raison d’être contre – il suffit d’être, bien entendu, dehors. On peut s’amuser de la parade de la relève à Buckingham Palace sans vouloir pour autant s’engager dans les Horse Guards.

Julien Gracq, Lettrines, 1967, Éditions José Corti, page 96.

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En lisant Julien Gracq (11)

On se préoccupe toujours trop dans le roman de la cohérence, des transitions. La fonction de l’esprit est entre d’autres d’enfanter à l’infini des passages plausibles d’une forme à une autre: c’est un liant inépuisable. Le cinéma du reste nous a appris depuis longtemps que l’œil ne fait pas autre chose pour les images. L’esprit fabrique du cohérent à perte de vue. C’est d’ailleurs la foi en cette vertu de l’esprit qui fonde chez Reverdy la fameuse formule: « Plus les termes mis en contact sont éloignés dans la réalité, plus l’image est belle. »

Julien Gracq, Lettrines, Éditions José Corti, 1967, pages 40/41.

En lisant Julien Gracq (1)

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En lisant Balzac (5)

Quiconque a trempé dans le journalisme, ou y trempe encore, est dans la nécessité cruelle de saluer les hommes qu’il méprise, de sourire à son meilleur ennemi, de pactiser avec les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer ses agresseurs avec leur monnaie. On s’habitue à voir faire le mal, à le laisser passer; on commence par l’approuver, on finit par le commettre. À la longue, l’âme, sans cesse maculée par de honteuses et continuelles transactions, s’amoindrit, le ressort des pensées nobles se rouille, les gonds de la banalité s’usent et tournent d’eux-mêmes. Les Alcestes deviennent des Philintes, les caractères se détrempent, les talents s’abâtardissent, la foi dans les belles œuvres s’envole. Tel qui voulait s’enorgueillir de ses pages se dépense en de tristes articles que sa conscience lui signale tôt ou tard comme autant de mauvaises actions. On était venu, comme Lousteau, comme Vernou, pour être un grand écrivain, on se trouve un impuissant folliculaire. Aussi ne saurait-on trop honorer les gens chez qui le caractère est à la hauteur du talent, les d’Arthez qui savent marcher d’un pied sûr à travers les écueils de la vie littéraire.

Splendeurs et misères des courtisanes, Honoré de Balzac, Éditions Louis Conard, 1948, Scènes de la vie de province, volume III, page 12.

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