En lisant Marcel Proust (2)

(une petite pièce sentant l’iris)

(…) je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris, et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi, sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté.

À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, Tome I, Gallimard, 1929, page 23.

Hélas, c’était en vain que j’implorais le donjon de Roussainville, que je lui demandais de faire venir auprès de moi quelque enfant de son village, comme au seul confident que j’avais eu de mes premiers désirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit cabinet sentant l’iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau de la fenêtre entr’ouverte, pendant qu’avec les hésitations héroïques du voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se suicide, défaillant, je me frayais en moi-même une route inconnue et que je croyais mortelle, jusqu’au moment où une trace naturelle comme celle d’un colimaçon s’ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient jusqu’à moi.

À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, Tome I, Gallimard, 1929, page 214.

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En lisant Marcel Proust (1)

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire: « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur! c’est déjà le matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.

À la recherche du temps perdu, Tome I, Du côté de chez Swann, Première partie, Combray, Gallimard, pages 11/12.

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En lisant Pierre Bergounioux (10)

(entretien avec Jérôme Fronty)

Pierre Bergounioux: (…) Je suis originaire d’une sous-préfecture du Sud-Ouest. Je n’y peux rien. En 1962 ou 1963, je suis tombé, par le plus grand des hasards, sur l’édition en livre de poche d’un roman de Faulkner intitulé Sanctuaire. (…) J’ai ouvert ce livre où je m’attendais vaguement à ce qu’il soit question de sainteté et ce que je me rappelle, c’est d’avoir été scandalisé par la façon dont l’auteur racontait.
Jérôme Fronty: Vous aviez quatorze ans à peu près.
Pierre Bergounioux: J’ai soit quatorze ans, soit treize. C’est important. Si on est en 1962, Faulkner est vivant, en 63, il ne l’est plus. Il serait beau d’avoir ouvert un livre de lui quand il respirait encore du côté d’Oxford, Mississippi. Avec ça, je l’ai dit, j’ai été révolté par cette façon obscure de raconter. Je n’ai pas songé à questionner les adultes autour de moi. Je ne comptais déjà plus sur eux. Ils étaient victimes de l’esprit du lieu, du passé qui s’attardait. C’est une situation angoissante, quand on est soi-même dépourvu du discernement qui permettrait de dissiper les ténébreux mystères auxquels on est confronté. Bref, le livre était infesté de fautes de français. De solécismes, fautes de construction: « Si qu’il était pas mon fils. » Ça m’est resté. J’aurais laissé passer pareille chose dans mes rédactions de Quatrième ou de Troisième… On trouvait aussi des barbarismes, qui sont des atteintes à la forme du mot. Il est question, à un certain moment, d’un petit rigolo orthomatique, c’est-à-dire d’un pistolet automatique. Et je me disais: il est quand même curieux qu’un type écrive aussi mal et qu’il trouve sur la place de Paris, un éditeur, rue Sébastien-Bottin, dans le septième arrondissement, pour laisser passer pareilles énormités, les faire imprimer sous son timbre de la NRF. Une très noble et bouillante pensée m’a traversé la cervelle. J’allais prévenir M. Gallimard que, par inadvertance, sans doute, il mettait en circulation des trucs qui étaient autant d’infractions aux règles de l’expression écrite, aux prescriptions que, lycéen, je tenais pour la loi et les prophètes. Une chose m’a retenu de mettre la main à la plume, comme dit l’épicier, comme dit Flaubert. Quoique je n’eusse pas encore bien mesuré le dénivelé vertigineux qui séparait ma chétive sous-préfecture du foyer des valeurs, de Paris, je soupçonnais que certaines choses, peut-être, m’échappaient, et la lettre vindicative que j’étais pour rédiger en rondes magnifiques est restée dans l’encrier. Mais la rencontre inopinée de ce livre écrit dans une langue fautive et à quoi on ne comprenait à peu près rien, m’a durablement marqué.
(…)
Du temps a passé, mais je n’ai pas perdu de vue que j’avais ouvert un livre scandaleux sous tous les rapports. Lorsqu’il m’a semblé que j’avais acquis un zeste de maturité, j’y suis revenu. Et ce dont j’avais eu très confusément l’intuition, à savoir, que quelque chose d’essentiel et de méconnu affleurait dans ces pages infâmes, j’en ai eu la confirmation. Telles furent les conditions romanesques, légèrement rocambolesques, dans lesquelles mon petit chemin a croisé la voie royale que Faulkner a percé jusqu’au cœur de notre sens.

Exister par deux fois, Pierre Bergounioux, Fayard (2014), pages 62 à 66.

Des petits garçons, c’est ce que tous les écrivains, morts ou vifs ou encore à naître, sont devenus lorsque Le Bruit et la fureur est sorti des presses en 1929…

Incipit de Jusqu’à Faulkner, Pierre Bergounioux, Gallimard, L’Un et l’Autre, 2002, page 7.

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En lisant Pierre Bergounioux (9)

Nous sommes doubles et divisés, engagés dans le monde, agissants, passionnés, émus, agités, mais capables, aussi, de recul et de réflexion. La littérature est en germe dans toute situation dont on s’est détaché afin de se la mieux représenter. Mais elle a une histoire qui est inséparable de l’histoire.
Née d’un retrait, du loisir, de la sécurité, privilège, elle ne vaut que par ce qu’elle nous révèle du monde dont on s’est détaché. Elle n’a d’autre intérêt que de nous donner cette vision de la vie que nous dérobent la poursuite des intérêts ordinaires, la hâte, l’inquiétude, l’immédiateté.
Son apparition, dans la Grèce antique, enferme déjà la difficulté spécifique, la contradiction qu’il lui faut surmonter. Homère, qui a montré les combats dans la plaine, le tumulte, l’inconnu, Homère, dit-on, était aveugle. C’est tard que l’écrivain s’avise qu’il écrit et n’agit pas. Le point de vue dégagé, formellement élaboré, qu’il a sur le monde déforme le monde. Car celui-ci est d’abord et avant tout nécessité présente, obstacle, urgence, incertitude, opacité alors que sa description est le fait d’un moment tardif et d’un lieu séparé, d’une heure sereine et d’un cœur apaisé.

La cécité d’Homère, Pierre Bergounioux, Éditions Circé (1995), pages 7/8.

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En lisant Pierre Bergounioux (8)

La littérature (…) tend à combiner la vision d’ensemble, dont nous sommes susceptibles, avec les détails concrets du vécu. Elle refuse l’approche par le concept, qui sacrifie le registre sensible, mais elle ne peut atteindre celui-ci, dans sa plénitude, qu’à la lumière d’une compréhension qui le dépasse.
Par là, elle est doublement menacée d’impossibilité, soit qu’elle s’ensevelisse dans la particularité soit qu’elle se dilue à des hauteurs où elle ne peut respirer. Elle n’existe qu’à la jonction de deux ordres qui s’excluent. Elle est contradiction dans son principe et antagonisme maintenu. Elle tire sa force du différend que nous portons au cœur de notre être. On la décèle, comme la haute tension, sous les pylônes, à l’espèce de crépitement qui entoure chaque mot lorsqu’il se trouve à l’exacte intersection des termes adverses de notre condition. Elle agit par commotion. Au moindre écart, le contact s’interrompt.

Haute tension, Pierre Bergounioux, William Blake and Co. Edit. (1996), page 8.
NB « Haute tension » a été publié pour la première fois en 1993, dans la revue Quai Voltaire, n° 7, L’illisibilité.

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En lisant Pierre Bergounioux (7)

(…) les artistes, comme tous les hommes, mangent. Ils ne peuvent écrire de livres, peindre des tableaux, sculpter le marbre, fondre le bronze qu’autant qu’on leur procure de quoi vivre. Autrement dit, il faut qu’une collectivité dégage le surplus qui fournira aux besoins des virtuoses dont elle obtiendra, en retour, qu’ils décrivent, en prose ou en vers, ses travaux et ses jours, figurent ses usages, ses exploits, ses visages.
Dès l’origine de l’histoire, la littérature, la statuaire, l’architecture naissent de la richesse matérielle – du développement des forces productives – et accusent l’inégalité de sa répartition – les rapports sociaux de production.

Une terre sans art, ENSA Limoges / William Blake and Co. Édit. (2018), page 10.

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En lisant Pierre Bergounioux (6)

Dès la naissance de l’histoire, c’est-à-dire des sociétés esclavagistes qui ont inventé l’écriture, la division du travail brise le monisme technico-symbolique de l’humanité antérieure, des groupes indifférenciés vivant des dons de la Nature. Chaque homme, alors, possédait l’ensemble des gestes de l’activité productive, la totalité des textes du groupe – les mythes. Avec la fragmentation des premières sociétés en classes, la production des richesses est imposée aux esclaves, celle du sens abandonnée aux spécialistes de l’écrit, les scribes, les aèdes, les rhapsodes. Or, ces intellectuels subalternes, inféodés au temple et au palais, ne savent pas de quoi ils parlent. Ils n’ont pas l’expérience du travail, du négoce, du combat, de la vie. Ils évoquent de loin, après, ce que les autres ont fait, sachant que, de leur côté, les héros n’ont plus la capacité, qui s’apprend, de porter leurs actes à la hauteur requise par le nouveau mode d’expression, qui est l’écrit. Telle est la matrice, trois fois millénaire, de la grande prose narrative. Décontextualisée, c’est-à-dire détemporalisée, délocalisée, elle donne pour le réel la représentation que s’en fait quelqu’un qui n’est pas intéressé par ce qui se passe.

Pierre Bergounioux, Exister par deux fois, Fayard Essais (2014), pages 43/44.

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