En lisant Montaigne (21)

Quant à moi je tiens pour certain que depuis cet âge et mon esprit et mon corps ont plus diminué qu’augmenté, et plus reculé qu’avancé. Il est possible que, chez ceux qui emploient bien le temps, la science et l’expérience croissent avec la vie, mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et les autres qualités bien plus nôtres, plus importantes et plus essentielles se fanent et s’alanguissent:

Lorsque des assauts du temps le corps se trouve battu,
Que sa force défaille et qu’il est de partout fourbu,
L’esprit boîte, la voix bredouille, la phrase trébuche (1)

Tantôt c’est le corps qui se rend le premier à la vieillesse, parfois aussi c’est l’âme, et j’en ai vu assez qui ont eu la cervelle affaiblie avant l’estomac et les jambes. Et d’autant que c’est un mal peu sensible à qui le souffre, et dont les signes se montrent peu, d’autant est-il plus dangereux. Pour ce coup, je me plains des lois, non point parce qu’elles nous laissent trop tard à la besogne, mais parce qu’elles nous y emploient trop tard. Il me semble que, considérant la faiblesse de notre vie et à combien d’écueils ordinaires et naturels elle est exposée, on ne devrait pas en laisser une aussi grande part à la croissance, à l’oisiveté de l’enfance et à l’apprentissage.

(1) Lucrèce, De rerum natura, III, 451-453.

Les Essais, Montaigne, Livre I, chapitre LVII, de l’âge, Nouvelle Librairie de France, 1962, page 203.

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Je connais l’un et l’autre âge: je puis bien en parler; mais il me semble qu’en la vieillesse nos âmes sont sujettes à des maladies et imperfections plus importunes qu’en la jeunesse. Je le disais étant jeune, et l’on me renvoyait alors dans le nez la nudité de mon menton. Je le dis encore à cette heure que mon poil gris m’en donne le crédit: nous appelons sagesse la difficulté de nos humeurs, le dégoût des choses présentes, mais à la vérité nous ne quittons pas tant les vices que nous ne les changeons, et, à mon opinion, en pis. Outre une sotte et caduque fierté, un babil ennuyeux, ces humeurs épineuses et insociables, et la superstition, et un soin ridicule des richesses lorsque que l’usage en est perdu, je trouve en la vieillesse plus d’envie, d’injustice et de malignité. Elle nous attache plus de rides à l’esprit qu’au visage: et ne se voit point d’âmes, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent à l’aigre et au moisi. L’homme marche entier vers son croît et vers son décroît.

Les Essais, Montaigne, Livre III, chapitre II, du repentir, Nouvelle Librairie de France, 1962, page 240.

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