Chagrin d’école 3

(suite des billets des 4 et 5 décembre 2007)

Je disais hier : « Je connais des cancres ».

Mais des cancres d’un autre genre. Pas des cancres joviaux comme Daniel Pennac. D’ailleurs, on ne les appelle plus « cancres ». « Cancre » est un label scolaire, une reconnaissance, une marque d’intégration mais c’est aussi un concept surrané, définitivement littéraire. Il n’y a plus de cancres. Selon la terminologie officielle, mes cancres à moi sont dits : « Elèves en grande difficulté », « élèves en extrême difficulté », « élèves en voie de déscolarisation », « élèves sans solution », « élèves en déserrance ». Les appellations (AOC) changent d’année en année, au fur et à mesure des dispositifs tous plus innovants les uns que les autres pour les raccrocher au système.

Il m’est difficile, douloureux même de parler de mes cancres à moi, car à chaque mot que je trace, je les vois, je vois leur regard fuyant, je les entends –ils ne parlent pas, ils « spasment »-, je pourrais les nommer. Ils ont souvent des noms de footballeurs. Quelquefois de starlettes d’un jour, même si mes cancres à moi sont généralement des garçons. Les Bixente et les Zinedine préparent actuellement leur future vocation en maternelle et en primaire.

Mes cancres à moi ont des piercings pour dire la souffrance, des coupes « à la iroquois » pour marquer, tous ensemble, leur différence, des chaussures sans lacet, des pantalons qui tombent (sans qu’ils soient toujours conscients des signes que cette mode envoie). Ils ont des capuches et des casquettes et crachent à dix pas comme au Mexique. En classe, ils gardent volontiers leur armure matelassée, ils ne s’installent pas, ils sont en transit. Le cancre Pennac arrive à l’école en traînant des pieds, la peur ou la colère au ventre pour un exercice oublié ou bâclé, mais il arrive. A l’heure qui plus est. Mes cancres à moi viennent un jour sur deux, sur trois, disparaissent pendant des semaines, puis réapparaissent sur injonction des services sociaux ou du juge des enfants. Le cancre Pennac se réfugie dans la lecture des livres hors programme. Mes cancres à moi ont rarement de cahier, encore moins de livres. Le cancre Pennac noircit des pages et des pages de ses pensées secrètes, de ses désirs fous. Mes cancres à moi n’ont pas toujours de stylo et n’ont plus guère de désir. Les parents du cancre Pennac sont-ils convoqués par le professeur principal ? Ils accourent, fébriles. Les parents de mes cancres à moi sont injoignables.

Le cancre Pennac connaît les codes de l’école. Il peut les déchiffrer, les casser, les yeux fermés tel un perceur de coffres-forts même si, le plus souvent, il s’est procuré un double des clés. Mes cancres à moi les ignorent tous. Sans exception. Qu’on les leur donne, qu’on les leur rappelle, ils opinent, narquois, et les oublient dans la seconde.

Le cancre Pennac rit à gorge déployée, mes cancres à moi ricanent.

Mes cancres à moi et le cancre Pennac ont un point commun : ils ont besoin qu’on les aime. Mais tandis que le cancre Pennac est à l’affût du moindre sourire, du moindre clin d’oeil de l’institution pour avoir le sentiment enfin « d’en être », mes cancres à moi n’y croient plus. Une main tendue, un mot, un geste de bienveillance à leur égard et ils sursautent, s’étonnent, se raidissent, se « braquent ». Ils voudraient dire « est-ce à moi que ce discours s’adresse ? » mais se contentent de : « Eh, j’rien fait, môa, m’sieur ! » avec, dans le regard, cette question « porquoi qu’tu’m’parl’s, toi ? »

Les cancres Pennac font le bonheur des Izambard (1). Ils se reconnaissent au premier coup d’oeil et s’apprivoisent mutuellement, lentement, posément. Mes cancres à moi les épuisent. (…)

à suivre…

CowboyCowboy

(1) de Georges Izambard, professeur au collège de Charleroi, qui repéra le talent d’un des ses élèves : Arthur Rimbaud.

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10 commentaires pour Chagrin d’école 3

  1. Ah Pu…naise, j’ai bien fait d’attendre aujourd’hui pour mettre le comm que je voulais mettre hier sur la page d’avant. T’as dis exactement ce que je voulais dire, mais en mieux 😉
    Ça me fait mal au coeur moi ces gosses qui ne savent pas exprimer leur mal-être parce qu’ils ne maîtrisent pas la langue, outil de base pour survivre. Du coup0 ils brûlent des poubelles, quand ce n’est pas des bus. 😦

  2. posuto dit :

    Magnifique état des lieux. Enfin, l’état des lieux est déprimant, mais la façon de l’exprimer est magnifique. Que répondrait Pennac à tout ça ? Il a peut-être quand même moins les « mains dans la farine » que vous, je pense. Et du coup, une vision plus … poétique de la misère des cancres.
    Kiki

  3. Cowboy dit :

    Très franchement, Kiki, à ce stade, je n’incrimine plus Pennac. Je persiste à le croire sincère mais je crois -et j’essaierai d’en parler dans un prochain billet- qu’il y a peut-être un autre livre à faire sur l’école à l’heure actuelle. Celle qu’on nous prépare -ou plutôt la société qui l’entoure- est en train de devenir une véritable chaîne de montage de mes « cancres à moi ». Et ce que j’en dis même est encore empreint d’un souci de style dont la réalité, elle, n’a cure. Qu’on veuille bien me faire l’honneur de penser que si mes préoccupations stylistiques restent entêtées, mon émotion, en écrivant ça, les submerge.

  4. Tachedencre dit :

    savez-vous cowboy que le lien sur le commentaire que vous m’avez laissé (merci, merci de ce commentaire !!) nous emmène dans votre ancien lieu de perdition ?

  5. 5h12 dit :

    C’est un excellent billet, c’est tout ce que je voulais dire.

    Si, peut-être aussi, que j’aime bien le découpage et je suis content de trouver la suite de la réflexion, au jour suivant.

  6. Cowboy dit :

    Tachedencre,
    C’est bien possible. En fait, « Je suis partout ». Mais c’est moins grave aujourd’hui que sous l’occupation.
    ———-
    Ange 7,
    Ne vous excusez pas pour la sobriété du commentaire. Sa sincérité s’entend et j’ai les papilles de l’émotion à vif.
    Confidence pour confidence (et par pitié, pas de renvoi d’ascenceur, c’est pas le genre de la maison), j’arrive de chez vous et m’apprête à y retourner. Le poème-slip, j’ai A-DO-RE !!!! ça te vous dresse le système pilaire comme à la parade. (et je passe sur l’illustration pour ne pas donner le sentiment d’en faire trop… mais tout de même !!!!)
    Appel : visiteuses qui venez nombreuses, cliquez sur 5h12 et dites-moi qui, de vos amants, vous a célébrée en ces termes ?
    Quant à celle à qui ce triangle s’adresse, je ne dirai que 4 mots : « tu vas rentrer s… ! »

  7. murat dit :

    Bon, bin, ça continue sur la même voie que celle de mes pensées. Donc rien à ajouter sur le fond et bcp de compliments sur la forme et la sincérité des propos.

  8. posuto dit :

    Cowboy, en réponse à votre demande et en tant que visiteuse, je n’ai pas assez de mémoire vive… (et puis bon, je vais visiter l’antre d’Ange 7 depuis l’invention de la pierre de taille, alors, sa poésie unique, elle m’a bercée avant que vous ne portiez vos premières barboteuses, donc)
    Kiki 🙂

  9. totem dit :

    Billet tragique s’il en est, Pennac est d’un autre temps…High Cowboy! il n’y a plus de pub sur le .blog.lemonde.fr, vous revenez quand ? Parce que WordPress sans pub ça ne va pas durer longtemps dans ce monde où plus rien n’est gratuit, la preuve vos petits cancres ne croient même plus à vos gestes de bienveillance…gratuit. Courage.

  10. michèle dit :

    En fait, vous avez arrêté de le lire ce Pennac parce cela ne vous fait pas rire et c’est tout à votre honneur. J’apprécie votre sensibilité d’écorché vif. Comme vos cancres non ?
    Leur vie est extrêmement difficile, douloureuse ; parfois, j’ai dû, à mon grand dam, en faire la triste expérience. Et elle l’est parce que celle de leurs parents l’est. Cela nous annonce quelque chose de pas joli/joli pour l’avenir : mais, moi, je suis pleine d’attentes, car il y a des gens qui ont des sacrés ressources. Et les gosses aussi.

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