Chagrin d’école 2

(suite du billet du 4 décembre 2007)

Que nous dit Daniel Pennac dans « Chagrin d’école » ? Qu’il était un cancre. Un cancre total, définitif, abyssal. Le désespoir de ses maîtres, la honte de ses parents, le grain de sable dans les rouages d’une fratrie de bons élèves.

Son livre est le récit douloureux de ses souvenirs de cancre. Cancre atypique, sans excuse ni raison. Issu de la bonne bourgeoisie cultivée, il bénéficiait d’un entourage attentif et attentionné. Tout le prédestinait à une scolarité exemplaire, il parvint à s’y soustraire.

Cancre résilient aussi puisqu’il devint professeur certifié de lettres en 1969, à l’âge de… 25 ans ! Cette réussite, cette victoire (somme toute rapides) sur une école source de tous ses malheurs sont rassurantes pour ne pas dire… surprenantes.

Mon problème avec le cancre Pennac est précisément qu’il est un cancre atypique. Ou plutôt littéraire. Un cancre à la Prévert, qui dit non avec la tête mais qui dit oui avec le coeur. Un cancre oxymore, un cancre qui lit des livres, un cancre qui écrit des romans en classe de troisième.

Qu’est-ce qu’un cancre ? Voici un concept à cerner.

Le cancre est un élément indissociable de l’école. Il en est le faire-valoir, la justification suprême, l’anti-modèle parfait, celui sans lequel une classe n’est plus tout à fait une classe, celui qu’on peut montrer du doigt et dont la nullité intégrale dédouane ses condisciples de leurs faiblesses ponctuelles, celui qui galvanise leurs efforts de son imperméabilité à la réussite. Il est le VRP involontaire de la cause scolaire.

Contrepartie : le cancre consacre aussi l’échec de l’école. C’est un renégat, un rebelle qui sabote les grands chantiers du maître, qui s’oppose, dans une guérilla quotidienne, à sa toute puissance à transmettre. Et si ce dernier en souffre, c’est moins par compassion que parce que le cancre lui renvoie l’image écornée de son efficacité pédagogique. La copie de l’élève est le miroir, le ruisseau limpide dans lequel le maître admire son reflet. Celle du cancre est un torrent de boue.

Avec le recul, le cancre émeut, amuse. L’école lui doit ses plus belles perles et ses plus grands éclats de rire. S’il est l’échec de l’école, il en est l’attachant échec. Car le cancre est souvent un jovial (tel était Pennac en tout cas), un mutin, un sympathique hors-la-loi, un bandit au grand coeur, un Robin des Bois qui vole aux forts en thème pour donner aux pauvres en esprit. Comment ne pas l’aimer ?

D’autant plus que le cancre est souvent promis à un bel avenir, un avenir de self-made man, d’autodidacte, de débrouillard, une débrouillardise acquise à l’école, au jour le jour, quand il fallait inventer encore et toujours –Pennac nous le dit– des excuses, des feintes, pour échapper à la punition, à la colère des maîtres, à l’ire des parents. L’esprit du cancre est toujours en alerte, il est agile, souple, vif, parce qu’il lui faut sans cesse anticiper et parer les coups. Les stratégies qu’il met en place pour brouiller et casser les codes de l’école sont formatrices. Il lui faut, quotidiennement, déployer des trésors d’intelligence, une intelligence non conventionnelle, non reconnue par l’école mais redoutablement efficace et rentable à terme.

Ainsi l’ancien cancre devient-il artiste, acteur, homme politique, écrivain ou pire… –mais c’est plus rare- enseignant ! Ecoutez les témoignages, ils abondent, de tous ces brillants esprits qui nous racontent leur passé de cancre ? Au risque de partager l’avis d’Alain Finkielkraut (dont j’échangerais volontiers cent exemplaires contre un seul Pennac), il n’est pas faux de dire que la « cancrerie » est souvent le sésame de la reconnaissance médiatique. Quelle célébrité oserait afficher en prime time un parcours scolaire lisse, exempt de tout renvoi pour indiscipline, un parcours de premier de la classe ?

Qui oserait ? C’est bien connu, l’école ne produit pas le terreau d’où jaillissent le talent, le génie. L’école dorlote les bons élèves et les tâcherons. Le vrai talentueux, le génial lui échappent, l’humilient même en ce qu’ils piétinent ses ambitions de petit fonctionnaire. Elle s’en méfie. Le talent, le génie sont à l’étroit à l’école. Ils explosent à la fin de la scolarité obligatoire (NB. aura-t-on compris que je n’en crois pas un mot ou faut-il le préciser ?).

Je ne mets pas en doute la sincérité de Daniel Pennac, la souffrance qu’il exprime. Je les respecte. Mais je connais aussi des cancres. Des cancres d’un tout autre genre. Des cancres « new age », des cancres sans « Paroles », sans Prévert, des cancres qui ne lisent pas, qui n’écrivent pas de roman en classe de troisième, qui disent non avec la tête et « nique ta mère » avec le coeur, des cancres qui ne seront pas professeurs certifiés à 25 ans. Mais… j’ai dit « billet court », je m’y tiens…

à suivre…

CowboyCowboy

PS pour un point de vue diamétralement opposé sur le livre de Daniel Pennac consulter le blog d’Anna.

——————

Des nouvelles de la fronde anti-pub sur Le Monde.fr à cette adresse :

http://ossiane.blog.lemonde.fr/2007/12/05/pas

Un pas en avant, un pas en arrière, un pas sur l’côté… bref, à suivre.

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17 commentaires pour Chagrin d’école 2

  1. Cowboy

    Ben voilà. Lu et relu. Pour avoir été – personnellement – un cancre, je peux comprendre. Il est vrai que ma personnalité de cancre était loin de la description du cancre à la Pennac : « Un cancre oxymore, un cancre qui lit des livres, un cancre qui écrit des romans en classe de troisième ». Il me semble que le jeu de la description de Pennac du cancre est plutôt circonstanciel et fort bien adapté au roman qu’à la réalité. En tant que cancre, j’en avais plus pour les sports de contact que pour les contacts avec les livres et les auteurs. Mais bon. Mon cas n’est pas celui de Pennac.

    Un petit commentaire. Monsieur Pennac en a écrit des choses dans ces 99 premières pages 🙂 Auteur prolixe s’il en fut.

    Pierre R. Chantelois

  2. Non, non, non! Pas question de terminer ce billet, comme ça, en queue de poisson. Racontez-nous les cancres, vos cancres, Monsieur Cowboy. Merci.

  3. Cowboy dit :

    JHMV,
    Faut lire jusqu’au bout. Il est écrit « à suivre ». Et de toutes façons, vos désirs seraient des ordres. Bonne nuit.

  4. lanymphette dit :

    Est-ce à dire selon cette opinion, si bien déroulée, que si l’on n’a pas été cancre on ne sera jamais un esprit brillant?

    Arg diantre, je m’en vais mourir ailleurs…

  5. Cowboy dit :

    La nymphette, vous vous trompez, cette opinion est assurément fort « mal déroulée » si elle a pu vous laisser penser un seul instant qu’elle était porteuse d’une telle contre-vérité ?
    J’en ai même été tellement surpris et étonné que j’ai relu la totalité du billet à la recherche du mot, du passage, du signe de ponctuation même qui pourraient conduire à une telle interprétation. En vain.
    Et cela me paraissait si clair que j’avais même hésité à insérer le NB entre parenthèses. Cette précaution, presque condescendante, serait-elle finalement insuffisante ?

  6. Anna dit :

    En parlant de « il faut lire jusqu’au bout », je vous enjoindrais bien la même injonction pour le bouquin de Pennac – plus loin dans le livre, il parle des autres cancres, ceux qui ne lisent pas, ceux qui n’ont dans la tête que des baskets trop chères et des réussites faciles. Et ça se tient, ce qu’il en dit. Je n’ai pas le bouquin sous la main donc je ne sais pas exactement où vous êtes arrêté, mais la partie, par exemple, où il décortique et finit par réduire à néant le « y » de « je n’y arriverai jamais » par l’analyse grammaticale, j’ai quand même trouvé ça beau. 🙂
    Dernière remarque, un peu HS mais tant pis : pour ceux que le personnage Pennac agace et qui voudraient tout de même ouvrir une fois un bouquin de lui, je conseillerais plutôt le début de la saga Malaussène (Au bonheur des ogres donc).

  7. majorette dit :

    Bravo pour avoir l’intelligence de procurer à vos lecteurs l’adresse d’un blog qui ne va pas dans votre sens. Je suis une lectrice du blog d’Anna, complètement ignare en ce qui concerne Pennac, et j’aime beaucoup voir vos deux argumentaires en vis-à-vis, basés sur le livre lui-même (et pas sur j’aime/je n’aime pas le personnage) et dans l’écoute de l’opinion opposée. Ce qui me donne encore plus envie d’aller me faire ma propre opinion sur ce livre… J’attends la suite de ce billet (et du débat :-D) avec impatience.

  8. Cowboy dit :

    Anna,
    Que les choses soient claires, j’ai le plus grand respect pour Pennac et prends son récit tel que, j’espère, il le donne : la narration d’une expérience personnelle.
    S’agissant des « autres » cancres, j’en parlerai demain. Enfin… quand je dis « autres cancres », c’est une façon de parler. Mon sentiment est que les « cancres »… n’existent plus.
    Bien à vous.

    PS j’adhère à vos conseils de lecture même si j’ai beaucoup d’autres suggestions à faire.

  9. posuto dit :

    On n’est pas encore demain ?
    (ce que c’est long, ces blancs entre deux billets, pffft…)
    Kiki 🙂

  10. Cowboy dit :

    Kiki, vous me faites penser à mon fils (rien que pour ça, je vous bénis) lorsqu’il avait trois ou quatre ans.
    On lui disait : « Demain, on va chez le médecin, pour le vaccin ».
    Le lendemain, on disait : « bon, aujourd’hui, on va chez le médecin. Pour le vaccin ».
    Et il répondait, étonné, choqué, de l’air de celui qu’on prend en traître : « Ah ? T’avais dit demain ! »

  11. Anna dit :

    Cowboy : sympa qu’on ait le même genre de goûts. Au fait, on pourrait se tutoyer…?
    J’attends le prochain billet avec impatience. 🙂

  12. lanymphette dit :

    @ cowboy: je parlais de celle de PENNAC -d’opinion-, pas de la vôtre que j’avais comprise comme me le confirme la lecture du billet du jour…

  13. Cowboy dit :

    lanymphette… grand soupir de soulagement ici 🙂
    Même si, qu’il soit rendu justice à Pennac, je ne pense pas qu’il affirme cela non plus. J’évoquais simplement une tendance générale, un peu mondaine, qui veut, quand on est une personnalité sous le feu des projecteurs, qu’on ait eu une scolarité cahotique. Comme si l’on craignait qu’il soit jugé trop facile d’avoir du talent si l’on a été un bon élève. Non, il faut en avoir bavé, il faut avoir été l’élève maudit et avoir gagné sa reconnaissance à force de rebellion, de lutte et d’insoumission.

  14. murat dit :

    L’idée de Pennac (telle que vous la décrivez Cow-boy car je n’ai pas lu son livre) résumée et analysée par vos soins m’a fait monter une réponse colèreuse aux lèvres. Le cancre idéalisé !
    Mais vous avez calmé cette colère par votre réponse bien plus réaliste.
    Voyons maintenant la suite n°3 pour voir jusqu’où vous allez.

  15. music dit :

    very interesting.
    i’m adding in RSS Reader

  16. michèle dit :

    Ben moi aussi j’ai été une cancre. Las !
    A ce jour, ma nostalgie me traîne aux basques. Je ne me suis pas transmuée en génie, n’ai pas rencontré de crapauds, suis perclue de nostalgie. Et comme elle n’est plus ce qu’elle était, j’en suis devenue acariâtre.
    Mais la résilience étant ce qu’elle est, je n’ai pas dit mon dernier mot. Y’ a un âge pour démontrer à la face du monde que l’on est un génie ?

    P.S : ne serait-ce pas mieux cancritude que cancrerie ?

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