En lisant Schopenhauer (13)

Écrivains et style

La vérité nue est la plus belle, et l’impression qu’elle produit est d’autant plus profonde, que son expression est plus simple. Cela provient, en partie, de ce qu’elle s’empare sans obstacle de l’âme entière de l’auditeur, que ne distrait aucune idée accessoire; en partie, de ce qu’il sent qu’il n’est pas réduit ou déçu ici par des artifices de rhétorique, mais que tout l’effet sort de la chose même. (…) C’est pour cette raison que la poésie naïve de Gœthe est si incomparablement supérieure à la poésie rhétoricienne de Schiller. De là aussi la forte impression de maintes chansons populaires. Ainsi, de même qu’en architecture il faut se garder de l’excès d’enjolivements, il convient, dans les arts parlés, de se tenir en garde contre tout ornement de rhétorique non nécessaire, contre toute amplification inutile, et, en général, contre tout excès dans l’expression; en un mot, de s’appliquer à un style chaste. Tout ce qui est superflu produit un effet nuisible. La loi de la simplicité et de la naïveté, compatible aussi avec le plus haut sublime, s’applique à tous les beaux-arts. Le manque d’esprit revêt toutes les formes, pour se cacher derrière elles. Il s’enveloppe dans l’emphase, la boursouflure, dans un air de supériorité et de grandeur, et dans cent autres formes. Ce n’est qu’à la naïveté qu’il ne s’en prend pas; car ici il se compromettrait aussitôt et n’étalerait que niaiserie. Même un bon cerveau n’a pas le droit d’être naïf, car il paraîtrait sec et maigre. Ainsi la naïveté reste la parure du génie, comme la nudité celle de la beauté.

Écrivains et style, Arthur Schopenhauer, Parerga et paralipomena, Bouquins, Éditions Robert Laffont, 2020, pages 82/83.

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2 commentaires pour En lisant Schopenhauer (13)

  1. André dit :

    Merci pour tous les articles que vous nous avez fait découvrir

  2. Cowboy dit :

    Merci pour cet aimable et encourageant retour.
    (Ces) livres qui vous apprennent à danser. – Il est des écrivains qui, sachant représenter l’impossible sous les dehors du possible et parler des œuvres de la morale et du génie comme si les unes et les autres n’étaient qu’humeur et caprice, suscitent un sentiment de liberté exubérante, tel celui de l’homme qui ferait des pointes et ne pourrait, dans l’élan de sa joie intérieure, s’empêcher de danser.
    Nietzsche, Humain, trop humain, I – IV. De l’âme des artistes et écrivains, Bibliothèque de la Pléiade, volume II, page 143.

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