En lisant Schopenhauer (14)

LA LECTURE ET LES LIVRES

L’ignorance ne dégrade l’homme que lorsqu’on la trouve accompagnée de la richesse. Le pauvre est accablé sous sa détresse; son travail prend la place du savoir et occupe ses pensées. Par contre, les riches qui sont ignorants vivent uniquement pour leurs plaisirs et ressemblent aux bêtes: on constate cela chaque jour. Il faut en outre leur reprocher de ne pas employer leur richesse et leur loisir à ce qui donne à ceux-ci leur plus grande valeur.

Quand nous lisons, un autre pense pour nous; nous répétons simplement son processus mental. C’est de la même manière que l’enfant qui apprend à écrire suit avec la plume les traits indiqués au crayon par le maître. Donc, quand nous lisons, le travail de la pensée nous est épargné pour la plus grande partie. De là notre soulagement sensible, quand, après avoir été occupés par nos propres pensées, nous passons à la lecture. Mais, pendant que nous lisons, notre tête n’est à vrai dire que le champ clos de pensées étrangères. Il advient de là que celui qui lit beaucoup et presque toute la journée, mais qui se livre, dans l’intervalle, à des passe-temps exclusifs de toute réflexion, perd peu à peu la faculté de penser par lui-même, — comme un homme qui est toujours à cheval finit par désapprendre la marche. Or, tel est le cas d’un très grand nombre d’hommes instruits: ils ont lu jusqu’à s’abêtir. Une lecture constante, immédiatement reprise à chaque moment de liberté, paralyse en effet plus encore l’esprit qu’un travail manuel incessant; celui-ci, au moins, permet de se livrer à ses propres pensées. De même qu’un ressort finit par perdre son élasticité par suite de la pression continuelle d’un corps étranger, ainsi l’esprit perd la sienne par suite de l’imposition constante de pensées étrangères. Et de même qu’un excès de nourriture gâte l’estomac et nuit à l’organisme tout entier, on peut aussi, par un excès de nourriture intellectuelle, surcharger et étouffer l’esprit. Car, plus on lit, et moins ce qu’on a lu laisse de traces dans l’esprit; celui-ci devient comme une tablette chargée pêle-mêle d’écriture. Ainsi, on n’arrive pas à ruminer; mais ce n’est qu’en ruminant qu’on s’assimile ce qu’on a lu. Si on lit continuellement, sans plus y songer par la suite, les choses lues ne prennent pas racine et sont en partie perdues. Il en est d’ailleurs de la nourriture intellectuelle comme de la nourriture matérielle: la cinquantième partie à peine de ce qu’on absorbe est assimilé. Le reste s’en va par évaporation, respiration, etc.

De tout ceci il résulte que les pensées déposées sur le papier ne sont rien de plus que la trace d’un piéton sur le sable. On voit bien la route qu’il a prise; mais pour savoir ce qu’il a vu sur la route, on doit se servir de ses propres yeux.

Écrivains et style, La lecture et les livres, Arthur Schopenhauer, Parerga et paralipomena, Bouquins, Éditions Robert Laffont, 2020, pages 115/116.

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