Pierre, Bonaparte et Ségo

Je ne parlerai pas de l’Abbé Pierre. Paix à son âme. Les hommages vibrants (oui, vous l’aurez remarqué, lorsque les hommages sont « vibrants », c’est que le défunt était une pointure. Pour Jean-Pierre Vernant, récemment, ils n’étaient « qu’appuyés »), donc disais-je, les hommages vibrants qui lui ont été rendus tout au long de cette journée m’ont convaincu que je ne saurais faire mieux. Je rends d’ailleurs moi-même hommage à ces hommages, formulés par des gens qui parlaient d’autant plus en connaissance de cause qu’ils ont mis tout en oeuvre depuis 50 ans pour faire du combat de l’abbé une victoire et de la précarité un concept suranné…

Non, je voudrais parler d’autre chose, à commencer par une histoire, une anecdote. Je ne sais plus où je l’ai entendue ni qui me l’a racontée. En tout cas, ça fait longtemps. Mais ce n’est pas très important vu que je la tiens pour une « craque ». Elle m’est simplement revenue en mémoire il y a peu, sans que je sache vraiment pourquoi. Et il a fallu que se produise un évènement pour que je comprenne enfin pour quelle raison elle avait ainsi émergé subitement des profondeurs de mon oubli.

Que les choses soient claires, je ne crois pas aux signes et loin de moi l’idée que l’irruption de ce souvenir enfoui (qui en soi ne méritait aucune précaution d’archivage) était prémonitoire de l’évènement en question. Non, je crois simplement que mon esprit en perpétuelle gésine (cf. article du 4 janvier 2007) butinait depuis quelque temps autour d’une idée, d’un concept quelconque, d’un phénomène sur lesquels il achoppait et qu’il avait entrepris, à mon insu, de fouiller dans mon fatras intérieur pour en exhumer quelque référence, quelque indice qui eussent pu l’aider à progresser sur son dossier en cours. J’aurais dû me douter qu’il tramait quelque chose puisque j’avais été la cible de céphalées inhabituelles et dénuées de toute cause objective puisque survenues au moment où je regardais Michel Drucker à la télévision. Si, si. Il était flanqué d’un immense et surtout-unique-en-son-genre-artiste, un type sans concession, tout à son art, un type respectueux du public et, ce qu’on savait moins, un type qui avait le coeur sur la main puisque-je-sais-que-tu-n’aimes-pas-qu’on-en-parle-mais…, ah, il est vache Drucker. L’autre, il était gêné, mais gêné… Bref, un type exxxxceptionnel, comme on en voit rarement, en tout cas, nous, on n’en avait pas vu depuis… dimanche dernier à la même heure et le dimanche d’avant sur le même plateau (y a trois semaines, on n’avait pas regardé).

Mais venons-en à cette histoire. La voici :

Une troupe de théâtre avait monté une pièce dont le personnage principal était Napoléon. Le moins qu’on puisse dire est que l’image qu’elle donnait du grand homme était loin d’être flatteuse. Or, la tournée prévoyait une série de représentations sur l’Ile dite, à juste titre, de Beauté, qui, comme chacun sait, est également la patrie de Bonaparte. Connaissant la « chaleur » du peuple corse et son attachement à l’impériale icône, ce n’est pas sans inquiétude que la troupe anticipait cette étape insulaire où ils prévoyaient un accueil… mitigé.

Ils ne furent pas déçus. Dès la première représentation -que nous installerons arbitrairement sur une scène de… Bastia- ils prirent la mesure du bien-fondé de leurs inquiétudes. Sifflets, quolibets, brouhaha, la soirée fut un enfer pour la troupe. Mais le plus grave se produisit à l’issue du spectacle, lorsque les comédiens quittèrent leurs loges pour aller dîner en ville. A peine le premier avait-il fait un pas dans la rue qu’il se trouva en face d’une foule en colère et pressée d’en découdre. « Où est-il ce salaud qu’on lui fasse la peau ? » entendait-on. « Il », c’était l’acteur qui tenait le rôle de Napoléon. Les spectateurs estimaient en effet qu’il avait, par son interprétation, souillé la mémoire de leur glorieux compatriote. Bousculade, injures, horions, on tente de protéger le comédien de la vindicte populaire. Enfin, les choses se calment un peu, on discute, on parlemente et on finit par faire entendre raison à la meute outragée.

« Ben, oui, vous comprenez bien que c’est une pièce, voyons, une fiction… Historique certes, mais une fiction quand même… L’acteur joue un rôle… Il incarne une certaine « idée » de Napoléon. Il n’est pas Napoléon. Il n’est pas responsable de l’image qu’il en donne. »

On sait combien il est facile de transformer un troupeau d’agneaux en tigres assoiffés de sang. L’inverse est possible parfois. Ah oui, faut le coup de main, bien sûr. En l’occurrence, c’est le régisseur qui conduisit les négociations et il fit preuve d’un tact, d’un doigté, d’une force de conviction remarquables. A tel point que la soirée se termina au bistrot d’en face, les ex-futurs assassins de Napoléon lui tapant sur l’épaule, se disputant pour lui payer une tournée, le tout dans les éclats de rire et la bonne humeur retrouvée. « Ben oui, on s’est emporté bêtement quoi… » Et tout le monde se quitta bons amis.

C’est que ça ? dites-vous. Attendez un peu.

Le lendemain, à l’issue de la seconde représentation, rebelote. A la sortie, une foule encore plus rageuse que pour la première. « A mort ! A mort ! ». Mais le pire, c’est que les plus remontés étaient ceux-là même avec qui la troupe avaient terminé la soirée la veille.

« Mais, enfin, hurla le régisseur, on vous a expliqué, non ?
– Ouais, on sait, dit l’un, mais on a revu la pièce ce soir et vraiment… il est TROP salaud, votre Napoléon ! »

Et bien figurez-vous que chaque fois que je vois Ségolène Royal, je suis pris de ce qu’on pourrait appeler « le syndrome du spectateur corse ». Toute proportion gardée, elle incarne le socialisme. Qui est mon Napoléon à moi. Alors à chaque fois qu’elle apparaît, je me mets dans de bonnes dispositions, je veux y croire, me laisser convaincre. Et à chaque fois, je finis par me dire : « P… mais c’est pas possible, elle est trop c… »

Il y a quelques jours, elle me balance sa « bravitude » que je prends en plein dans le plexus. Je chancèle, j’accuse le coup, je me dis « Bon, l’a pas fait exprès. Arrive à tout l’monde » et je suis à peine en train de me relever que vlan, elle confond « spiritualité » et « mot d’esprit ». Je l’attendais pas celle-là, je reste sonné. N’écoutant que ma foi militante, je reviens à la charge hier dimanche. Sur Canal +, aux environs de l’heure du déjeuner. F. et J. tentent de me dissuader : « Reviens t’étendre, tu sais dans quel état ça te met ». Rien à faire, je suis têtu. Je m’assois dans le canapé et sens leur regard sur moi par l’entrebâillement de la porte. Je les entends penser « Quel courage ! » (mine de rien, je suis sacrément en train de me la soigner, l’image du père).

Donc, je regarde. Et cahin caha, j’arrive au bout. Le dossier « santé » n’ayant pas été abordé, elle n’a pas eu à prendre position sur « l’infractus de la cocarde ». Une veine ! Ouf ! Bien sûr, les inévitables platitudes, les phrases apocopées, les redondances habituelles, les petites formules indigentes, apprises et répétées cent fois mais, bon an mal an, elle s’en est tirée même si elle donne toujours l’impression d’avancer sur la langue comme une voiture poussive, brinquebalante et mal réglée progresserait sur une route pleine d’ornières.

Bon d’accord, entends-je, mais elle nous a pas promis une langue d’académicien, elle nous a promis un « ordre juste ».

Ah, oui ! « L’ordre juste » ! Eh bien parlons-en de « l’ordre juste »… Justement.

Bon, mais pas aujourd’hui.

CowboyCowboy

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