En lisant les Anciens (15)

Mauvaise nouvelle… l’âme, l’esprit, le corps, naissent et meurent ensemble. (NDLR)

« Ubi jam validis quassatum est viribus avi
Corpus, et obtusi ceciderunt viribus artus,
Claudicat ingenium, delirat linguaque mensque »
(Lorsque l’effort puissant des années a brisé le corps et enlevé leur vigueur aux membres, le jugement chancelle, l’esprit et la langue divague)

De natura rerum, Lucrèce, Livre III, vers 452 & suivants, cités par Montaigne, Livre I, De l’âge, Union Latine d’Éditions, 1957, page 81.

On retrouvera le même passage, en contexte, dans cette traduction en vers d’André Lefèvre:
D’ailleurs l’âme et le corps ensemble sont conçus;
Nous les sentons grandir et décliner ensemble.
Au pas du frêle enfant qui vacille et qui tremble
Répond le mol essor de son mobile esprit.
L’âge, en formant le corps adolescent, mûrit
L’âme plus vigoureuse et la raison plus large.
Puis, quand les membres las ont plié sous la charge
Des ans accumulés, l’âme comme le corps
Voit chanceler sa force et s’user ses ressorts.
C’en est fait. L’esprit boite et la langue se trouble;
Tout croule d’une chute indivisible et double;
Et, comme la fumée, au sortir de la chair,
L’âme s’évanouit aux profondeurs de l’air.

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En lisant les Anciens (14)

Sur la peur de la mort et « ce reproche d’enfance fait aux vieillards » (Épicure).

« Il n’est personne qui ne sorte de la vie tel que s’il venait d’y entrer. » Prends le premier passant, jeune, vieux, entre les deux âges, tu trouveras chez tous même frayeur de la mort, même ignorance de la vie. Ils n’ont rien mené à fin: ils ont tout reporté sur l’avenir. Rien ne me paraît plus piquant dans le mot d’Épicure que ce reproche d’enfance fait aux vieillards: « Nous ne sortons pas de la vie, dit-il, autres que nous n’y sommes entrés; » et il est au dessous du vrai: nous en sortons pires. C’est notre faute, ce n’est point celle de la nature. Elle a droit de se plaindre et de nous dire: « Pourquoi murmurer? Je vous ai engendrés purs de passions, purs de craintes, de superstition, de perfidie, de tous les poisons de l’âme: tels vous êtes venus, partez de même. Il a cueilli les fruits de la sagesse, celui qui meurt comme je l’ai fait naître, sans rien appréhender. » Mais nous, tous nos sens frémissent quand la crise approche; le cœur nous manque, nos traits pâlissent, d’inutiles pleurs tombent de nos yeux. Ο honte! les angoisses nous assiègent au seuil même de la sécurité. Et pourquoi? C’est que vides de tous biens, le regret de la vie nous travaille encore; c’est que la vie n’a laissé rien d’elle auprès de nous: elle a passé, elle s’est écoulée tout entière. Nul ne s’inquiète de bien vivre; on cherche à vivre longtemps; tandis que bien vivre est loisible à tous, et vivre longtemps à personne.

Lettres à Lucilius, Lettre XXII, Livre III, traduction de J. Baillard. Autre référence: Lettres à Lucilius, Club Français du Livre, collection Les Portiques n° 92, 1969, pages 82/83.

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En lisant les Anciens (13)

Dans Tel quel, Paul Valéry écrit:
Presque tous les livres que j’estime et absolument tous ceux qui m’ont servi à quelque chose, sont livres assez difficiles à lire.
La pensée peut les quitter, elle ne peut les parcourir.
Les uns m’ont servi quoique difficiles; les autres parce qu’ils l’étaient.

Même si le passage qui ouvre De la constance du sage, de Sénèque, ne fait pas explicitement référence à la lecture, sans doute pourrait-on le rapporter aux « livres difficiles » dont parle Valéry et dont Montaigne disait déjà qu’il faut bien se garder de « s’arrester à l’escorce ».

Comment accéder à un sommet par un itinéraire tout plat? Et ces chemins ne sont tout de même pas si escarpés qu’on ne le croit parfois. Dans leur première partie seulement il y a des pierres et des rochers et une apparence d’inaccessibilité, comme tant de choses qui, vues de loin, semblent abruptes et sans accès à notre regard trompé par leur éloignement; ensuite lorsqu’on s’approche, ces mêmes choses qui, par une erreur de vision, formaient bloc, s’ouvrent peu à peu; alors, tandis que, à distance, il paraissait y avoir des pentes rapides, le faîte est doucement atteint.

De la constance du sage, Les stoïciens, Bibliothèque de la Pléiade, page 635.

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En lisant les Anciens (12)

Sénèque, on le sait, fut précepteur de Néron (avec tout le bonheur que l’on sait aussi). En lisant ce passage, on se prend à rêver de ce qu’aurait donné le discours du 25 avril 2019 si Macron avait su s’adjoindre la plume d’un tel conseiller… 🙂  (NDLR)

DE LA TRANQUILLITÉ DE L’ÂME
Attitude à observer dans les situations difficiles

Mais, diras-tu, te voilà aux prises avec une situation difficile, et, sans que tu t’en sois douté, la malchance, d’ordre public ou privé, t’étrangle d’un lacet que tu ne peux ni dénouer ni trancher. Pense à ceux qui sont chargés de fers: d’abord ils supportent mal les poids et les entraves de leurs jambes; puis dès qu’ils cessent de se révolter et qu’ils ont le ferme propos de se résigner, la nécessité leur enseigne à les supporter courageusement: l’habitude facilite les choses. (…) Le meilleur titre de la nature à notre reconnaissance, c’est que, sachant les souffrances attachées à notre destinée, elle a inventé l’habitude comme adoucissement à nos malheurs. Toute vie est servitude. Il faut donc s’habituer à sa condition et s’en plaindre le moins possible. (…) On voit souvent l’art d’un architecte tirer parti, à divers usages, d’une surface exiguë, et une bonne disposition rend habitable le moindre pied carré. Usez de la raison dans les cas difficiles; ainsi pourront s’adoucir les duretés de la vie, s’aplanir ses passes malaisées, et moins nous accabler nos fardeaux si nous savons les porter.

De la tranquillité de l’âme, Bibliothèque de la Pléiade, Les stoïciens, page 677.

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En lisant les Anciens (11)

Sénèque, De la brièveté de la vie (extraits)

I. La plupart des mortels, Paulinus, accusent l’avarice de la nature, qui nous fait naître pour si peu d’années, qui nous donne à parcourir un espace où nos jours fuient si tôt, si vite, qu’à l’exception d’un très petit nombre, tous les hommes se voient délaissés par la vie, au moment même où ils s’apprêtent à vivre. (…) Non, nous n’avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup. (…) nous n’avons pas reçu la vie courte, mais nous la faisons courte. Nous ne sommes pas pauvres d’années, mais nous en sommes prodigues.

III. Nul ne laisse usurper son champ (…) et chacun souffre qu’on empiète sur sa vie; bien plus, c’est nous-mêmes qui y introduisons le nouveau possesseur. On ne trouve personne qui veuille partager son argent; et chacun distribue sa vie à tout-venant.

IV. (Votre temps) vous le perdez comme s’il y avait plénitude, surabondance. (…) Tu entendras dire à plusieurs: « A cinquante ans, j’irai vivre dans la retraite : à soixante ans, je renoncerai aux emplois. » Et de qui as-tu reçu caution pour la durée de ta vie? Qui permettra que tout se passe comme tu l’arranges? N’as-tu pas honte de garder pour toi les restes de ta vie, et de ne destiner à la sagesse que le temps qui n’est plus bon à rien? Qu’il est tard de commencer à vivre au moment même où il faut cesser!
Quel fol oubli de la condition mortelle, de remettre à cinquante ou soixante ans les résolutions sensées, et de vouloir débuter dans la vie à un âge où peu d’hommes parviennent.

VIII. Ainsi donc, parce qu’un homme a des cheveux blancs et des rides, ne va pas croire qu’il ait longtemps vécu; il n’a pas longtemps vécu, il a longtemps duré. (…)

Traduction par Élias Regnault, d’après les Œuvres complètes de Sénèque, publiées par M. Nisard (éditions Dubochet, Paris, 1944).

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En lisant les Anciens (10)

« De natura rerum », Lucrèce
(suite: vers 81 à 115)

Des portes du mystère il (Épicure) perça l’épaisseur,
Et, dépassant de loin par un élan vainqueur
Les murailles de flamme et les voûtes d’étoiles,
Sa pensée embrassa l’immensité sans voiles.
De son hardi voyage il nous a rapporté
La mesure et la loi de la fécondité,
Et quel cercle émané de leur intime essence
Des êtres à jamais circonscrit la puissance.
Il pose sur l’erreur son pied victorieux;
La religion croule et nous égale aux dieux!
Peut-être on te dira que tu cours à l’abîme,
Que la science impie est le chemin du crime.
Eh! qui plus enfanta d’atroces actions,
Plus de hideux forfaits, que les religions?
J’en atteste le sang qui coula dans l’Aulide,
Le sang d’Iphigénie, et Diane homicide;
La vierge lâchement livrée, et les héros,
La fleur des Achéens, transformés en bourreaux!
Le funèbre bandeau sur ce front pur se noue;
La laine en bouts égaux se répand sur la joue.
Un père est là, debout, morne devant l’autel;
Les prêtres, près de lui, cachent le fer mortel;
La foule pleure, émue à l’aspect du supplice.
La victime a compris l’horrible sacrifice;
Elle tombe à genoux, sans couleur et sans voix.
Ah! que lui sert alors d’avoir au roi des rois
La première donne le nom sacré de père?
Palpitante d’horreur on l’arrache de terre,
Et les bras des guerriers l’emportent à l’autel,
Non pour l’accompagner à l’hymen solennel,
Mais pour qu’aux égorgeurs par un père livrée,
Le jour même où l’attend l’union désirée,
Chaste par l’attentat de l’infâme poignard,
Elle assure aux vaisseaux l’heureux vent du départ!
Tant la religion put conseiller de crimes!

De natura rerum, traduction d’André Lefèvre.

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En lisant les Anciens (9)

« De natura rerum », Lucrèce.

Lucrèce, poète latin, né à Pompéi vers 94 av. J.-C. et mort à Rome vers 54 av. J.-C., est l’auteur d’un seul livre, en six parties, intitulé De rerum natura (De la nature des choses), qui décrit le monde selon la philosophie d’Épicure (IVe et IIIe siècles av. J.-C.). Comme les trois cents livres qu’aurait écrit son maître à penser et dont il ne nous reste que l’équivalent de trois lettres, son long poème disparaît des rayonnages jusqu’à ce que Gian Francesco Poggio Bracciolini (dit Le Pogge), passionné de littérature latine, le redécouvre à la Renaissance et contribue ainsi à la diffusion tardive de la philosophie épicurienne. Alors que les textes de Platon (Ve siècle av. J.-C.), d’Aristote (IVe siècle av. J.-C.), puis des stoïciens – tous « christiano-compatibles » – avaient survécu au temps, on peut s’étonner de la quasi disparition des textes d’Épicure et de ses disciples, pourfendeurs des superstitions et des crimes commis au nom de la religion: « Tant la religion put conseiller de crimes » (De natura rerum, Livre I)

Longtemps dans la poussière, écrasée, asservie,
Sous la religion l’on vit ramper la vie;
Horrible, secouant sa tête dans les deux,
Planait sur les mortels l’épouvantail des dieux.
Un Grec (1), un homme vint, le premier dont l’audace
Ait regardé cette ombre et l’ait bravée en face;
Le prestige des dieux, les foudres, le fracas
Des menaces d’en haut ne l’ébranlèrent pas.
L’obstacle exaspéra l’ardeur de son génie.
Fier de forcer l’accès de la sphère infinie,
Des portes du mystère il perça l’épaisseur,
Et, dépassant de loin par un élan vainqueur
Les murailles de flamme et les voûtes d’étoiles,
Sa pensée embrassa l’immensité sans voiles.

De natura rerum, Livre I, vers 71 à 81, traduction d’André Lefèvre (1834-1904).

(1) Épicure

 

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