En lisant Georges Picard (4)

Dans la plupart des romans que je lis, les personnages sont physiquement et psychologiquement typés. Ils ont une identité sociale, des relations familiales et amicales, des maîtresses et des amants, des ennemis, des projets, et tiennent des propos en adéquation avec leur personnalité. Alors, pourquoi m’est-il impossible de croire à leur réalité, y compris romanesque? Même chez les auteurs talentueux, je sens l’imposture littéraire. C’est plus fort que moi. Plus l’auteur essaie de me convaincre de la crédibilité de son histoire, moins je suis disposé à le suivre. Je ne supporte pas l’excès de continuité et de logique dans ce qui est censé relever de la vie psychologique. La plupart des romans sont des exercices de forçage. Ils présentent une vision maximaliste de l’existence dans laquelle chacun est soi-même, absolument et définitivement. Que d’efforts pour masquer la discontinuité humaine et sa fausse cohérence! Comme les auteurs s’acharnent à nous faire gober une réalité inexistante à travers les apparences! Mais l’irréalité, littérateurs, vous la traitez par-dessus la jambe sans piger que c’est elle qui maintient le réel à un niveau de densité viable. Si aucun interstice, aucune approximation, aucun impalpable n’allégeaient le tissu grossier de ce qu’il est convenu d’appeler la réalité, celle-ci s’effondrerait sur elle-même. Oui, c’est ce qui arriverait et dont vous êtes bien éloignés d’imaginer l’hypothèse, empêtrés que vous êtes dans votre fureur de reconstitution.

Georges Picard, Journal ironique d’une rivalité amoureuse, José Corti, 2009, pages 58/59.

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