En lisant Montaigne (27)

La vérité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goût et les allures pareilles; nous les regardons de même œil. Je trouve que nous ne sommes pas seulement lâches à nous défendre de la piperie [tromperie], mais que nous cherchons et convions à nous y enferrer (…).

L’erreur particulière fait premièrement l’erreur publique, et, à son tour, après, l’erreur publique fait l’erreur particulière. Ainsi va tout ce bâtiment, s’étoffant et formant, de main en main; de manière que le plus éloigné témoin en est mieux instruit que le plus voisin, et le dernier informé mieux persuadé que le premier. C’est un progrès [évolution] naturel. Car quiconque croit quelque chose, estime que c’est ouvrage de charité, de la persuader à un autre; et pour ce faire, ne craint point d’ajouter de son invention, autant qu’il voit être nécessaire en son conte, pour suppléer à la résistance et au défaut qu’il pense être en la conception d’autrui.

Il n’est rien à quoi communément les hommes soient plus tendus, qu’à donner voie à leurs opinions. Où [lorsque] le moyen ordinaire nous faut [manque],nous y ajoutons, le commandement, la force, le fer, et le feu. Il y a du malheur, d’en être là, que la meilleure touche [pierre de touche] de la vérité, ce soit la multitude des croyants, en une presse [foule] où les fous surpassent de tant, les sages, en nombre.

Quasi vero quidquam sit tam valde, quam nil sapere vulgare. [Comme s’il y avait rien de si commun que le manque de jugement] (Cicéron, De la divination, II, XXXIX)

Sanitatis patrocinium est, insanientium turba. [La garantie du bon sens, c’est une foule d’insensés.] (Saint-Augustin, Cité de Dieu, VI, X)

C’est chose difficile de résoudre [fixer] son jugement contre les opinions communes. La première persuasion prise du sujet même, saisit les simples; de là elle s’épand aux habiles [aux gens d’esprit], sous l’autorité du nombre et ancienneté des témoignages. Pour moi, de ce que je n’en croirais pas un, je n’en croirais pas cent un. Et ne juge pas les opinions par les ans [par leur ancienneté].

Les Essais, Livre III, chapitre XI, Des boîteux, Nouvelle Librairie de France, 1962, tome V, pages 203/204.

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