En lisant Julien Gracq (18)

Le supplice de la musique dura six ans. Après les jeudis infructueux d’Ancenis, qu’on ne devait considérer que comme une sorte de question préalable, je fus soumis à l’épreuve du violon (mon père en jouait passablement, et il était entendu d’avance dans la famille que j’en jouerais aussi.) Le verdict de M. P…, mon professeur au lycée – un nain plein d’entrain et d’exubérance qui venait pêcher le brochet, l’été, à Saint Florent – fut bref et rapide: Aucune qualité violonistique. Ma famille s’obstina: pendant des années encore, outre les leçons, trois fois par semaine je me trouvai condamné à étudier une heure durant, pendant la récréation de midi. Je m’installais dans une classe vide qui donnait sur la cour d’honneur; des raclements désenchantés se faisaient entendre dans les classes proches, qui contenaient chacune leur reclus, privé lui aussi de récréation. Pour « étudier », il fallait se tenir sur l’estrade; le surveillant général qui faisait sa ronde vérifiait en passant d’un coup d’œil à travers la porte que l’affaire allait son train. J’ouvrais l’étui, je commençais à faire grincer les cordes – bientôt, découragé par la cacophonie, je jetais la boîte à chagrins sur le bureau, et je m’asseyais dans la chaire professorale, observant du point de vue neuf que pouvait avoir le maître la constellation au plafond des boulettes de papier mâché, certaines avec leur pantin encore accroché au bout du fil – mais bientôt la tête du surveillant général, alerté par la cessation prolongée des bruits discords qui s’échappaient de l’instrument, s’encadrait dans le vitrage de la porte comme la statue du Commandeur. Outre l’ennui de ces mortelles heures, le gâchis me navrait: bon fils, je sentais vivement que je dilapidais l’argent de ma famille; enfin je me trouvai définitivement réformé. Il me reste de ce naufrage une aversion décidée pour la sonorité du violon, dont le solo m’est désagréable – je ne le supporte que buissonnant en masses, tel que Wagner l’emploie dans le prélude de Lohengrin.

Julien Gracq, Lettrines 2, Éditions José Corti, 1974, pages 173/174.

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