En lisant Julien Gracq (17)

(du vieillissement – NDLR)

Imperceptiblement, il s’établit avec ceux qu’on rencontrait souvent, avec qui on dînait, avec qui on bavardait familièrement, un surcroît insidieux de distance: ce qui ne demandait qu’un signe de la main, un coup de téléphone, quelques minutes de marche, réclame maintenant prévision, combinaison, rendez-vous pris, préparatifs, encore arrive-t-il qu’en fin de compte l’affaire manque. Des amis de longue date, de vieux camarades, si on écrit, si on téléphone, ne se rencontrent plus à leur adresse: si on s’enquiert du changement, il se trouve par malchance qu’ils ont chaque fois déménagé plus loin. La portée de la voix, dirait-on, se raccourcit; les allées et venues, les rencontres de vos familiers entre eux plus souvent qu’autrefois vous court-circuitent sans chercher apparemment à vous éviter: on se sent doué pour eux, de plus en plus fréquemment, d’une subite transparence; on dirait d’une flotte avec laquelle de toujours on naviguait de conserve, et qui ne perçoit plus que distraitement vos signaux. On se sent devenu le centre veuf et déserté d’un menu cosmos en expansion, dont les étoiles et les planètes dans toutes les directions, à une vitesse croissante, s’éloignent de vous en s’isolant de plus en plus dans la distance. Ce n’est rien, ou du moins ce n’est rien qui soit très neuf: on a vieilli.

Julien Gracq, Lettrines 2, Éditions José Corti, 1974, page 139.

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