En lisant Julien Gracq (16)

(à propos de la langue française – NDLR)

« Ses défauts naissaient de ses corrections, et la perfection qui quelquefois a prévenu ses vœux s’est constamment refusée à ses efforts » (Halévy, à propos de Diderot) Exemple type d’une élégance d’écriture propre au français: non pas seulement la précision, mais la précision que j’appellerai éloquemment exclusive: chaque mot à mesure qu’il s’énonce apparaît irremplaçable par une espèce d’évidence immédiate, comme une pièce d’un puzzle venant remplir exactement le vide qui semblait l’appeler. Typiquement français aussi, le fait qu’une réussite de ce genre n’est jamais exempte pour le lecteur d’un soupçon d’affectation qui la souligne, comme la manchette retroussée de l’escamoteur. Il y a parfois un faire-valoir un peu pédantesque dans les accomplissements de notre langue: elle n’oublie pas que pendant deux siècles, hors de nos frontières – cultivée dans sa difficulté, adulée dans son raffinement et sa différence – elle a été utilisée par les snobs, par les experts en beau langage, comme les bateleurs utilisent leurs tours de cartes: pour méduser leur public. Non seulement moyen d’expression, mais marque séculaire de bonne éducation, c’est une langue qui tend à s’écrire – si l’on n’y prend garde – en retroussant le petit doigt.

Julien Gracq, Lettrines 2, Éditions José Corti, 1974, page 124.

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