En lisant Diderot (7)

MOI. – Comment se fait-il qu’avec un tact aussi fin, une si grande sensibilité pour les beautés de l’art musical; vous soyez aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible aux charmes de la vertu?

LUI. – C’est apparemment qu’il y a pour les unes un sens que je n’ai pas; une fibre qui ne m’a point été donnée, une fibre lâche qu’on a beau pincer et qui ne vibre pas; ou peut-être c’est que j’ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens; d’où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine, et que mon cœur est devenu sourd. Et puis c’est qu’il y avait quelque chose de race. Le sang de mon père et le sang de mon oncle est le même sang. Mon sang est le même que celui de mon père. La molécule paternelle était dure et obtuse; et cette maudite molécule première s’est assimilé tout le reste.

MOI. – Aimez-vous votre enfant?

LUI. – Si je l’aime, le petit sauvage. J’en suis fou.

MOI. – Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement d’arrêter en lui l’effet de la maudite molécule paternelle.

LUI. – J’y travaillerais, je crois, bien inutilement. S’il est destiné à devenir un homme de bien, je n’y nuirai pas. Mais si la molécule voulait qu’il fût un vaurien comme son père, les peines que j’aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient très nuisibles; l’éducation croisant sans cesse la pente de la molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires, et marcherait tout de guingois, dans le chemin de la vie, comme j’en vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal; c’est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la plus redoutable, parce qu’elle marque la médiocrité, et le dernier degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n’est point une espèce. Avant que la molécule paternelle n’eût repris le dessus et ne l’eût amené à la parfaite abjection où j’en suis, il lui faudrait un temps infini: il perdrait ses plus belles années. Je n’y fais rien à présent. Je le laisse venir. Je l’examine. Il est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains bien qu’il ne chasse de race.

Le Neveu de Rameau, Denis Diderot.

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