En lisant les Anciens (39)

Lucrèce, De rerum natura

Quand ce sage (Épicure) abaissa ses regards sur la terre,
Les arts y répandaient leur charme salutaire;
Les mortels éclairés, industrieux rivaux,
Savouraient les doux fruits de leurs nobles travaux;
Le débile vieillard, jeune encor d’espérance,
Retrouvait dans ses fils sa seconde existence;
Ces mortels cependant, environnés d’honneur,
Riches de tous les biens, ignoraient le bonheur!
Comme des criminels accablés de leurs chaînes,
Ils gémissaient, courbés sous un fardeau de peines;
Tel qu’un vase sans fond, leur cœur avidement
Recevait et perdait son plus doux aliment,
Ou plutôt, imprégné d’une immonde souillure,
Le vase corrompait la liqueur la plus pure.

Ce sage dans leur sein, par l’erreur infecté,
Répandit à grands flots la noble vérité.
Heureux dispensateur des dons de la Nature,
Il terrassa le vice, enchaîna l’imposture,
Et, réprimant l’essor de l’orgueil inhumain,
Du bonheur à nos pas il ouvrit le chemin.
Il découvrit enfin quelle loi souveraine
Dans un torrent de maux quelquefois nous entraîne;
Mais il bannit l’effroi qui, dans le fond des cœurs,
Fait bouillonner les flots de nos soucis rongeurs.
L’enfant au sein des nuits s’agite et se tourmente;
Un objet insensible, une ombre l’épouvante;
Et l’homme, à la terreur sans cesse abandonné,
De spectres menaçants se croit environné.
Comment de sa pensée écarter les ténèbres?
Faut-il, pour dissiper ses prestiges funèbres,
Un jour plus éclatant que le flambeau des cieux?
Non, c’est à la Nature à dessiller ses yeux.

Du monde j’ai chanté la ruine future;
J’ai dit quels grands assauts menacent la Nature;
Que les astres errants au céleste séjour
Ont reçu la naissance et périront un jour.
Ah! puisqu’à mes efforts a souri la victoire,
Je pose un pied hardi sur le char de la gloire;
Par l’obstacle franchi mon génie excité
Va sous d’autres aspects montrer la vérité.

De la terre et des cieux le pompeux phénomène
Inspira la terreur à l’ignorance humaine:
Les peuples, avilis sous un joug odieux,
Pour rois à la Nature ont imposé les dieux.
Quelle que soit des dieux l’auguste intelligence,
Étrangers à l’amour ainsi qu’à la vengeance,
Repaissant de bonheur leur douce éternité,
Que sont-ils donc ces dieux? Rois sans autorité.
Cependant quel mortel, quand la tempête gronde,
Ne craint qu’un ciel vengeur s’arme contre le monde?
De la noble raison transfuge épouvanté,
Il rentre sous les lois de la crédulité.
Malheureux! il oublie et l’ordre et la structure.
Qu’à ses œuvres sans nombre assigne la Nature.
Ainsi, vers les dangers poussé par la terreur,
Il tombe et s’engloutit au gouffre de l’erreur.

Que périsse à jamais ce préjugé funeste!
Laissons les immortels à leur repos céleste.
Ah! si vous dégradez la majesté des dieux,
Bientôt ils deviendront des spectres odieux:
Non que leur être auguste, irrité par l’offense,
Daigne étendre sur vous la suprême vengeance;
Mais vous croirez enfin que, despotes jaloux,
Ils roulent dans leurs cœurs les flots d’un noir courroux:
Près d’offrir aux autels votre craintif hommage,
Vos yeux animeront leur insensible image,
Vous fuyez, à vos pas s’attache terreur,
Et vos plus doux instants coulent mêlés d’horreur.
Tant l’affreuse imposture empoisonne la vie.

Lucrèce, De rerum natura, Livre VI, vers 11 et suivants, traduction par J.-B.-S. de Pongerville, chez Dondey-Dupré père et fils, 1823, volume II, pages 307 à 311.

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