En lisant les Anciens (35)

Virgile, Les Géorgiques

Avant Jupiter nul laboureur ne travaillait la terre: il eût même été sacrilège de borner les champs ou de les partager par une bordure; on mettait tout profit en commun, et d’elle-même la terre produisait tout avec d’autant plus de libéralité que nul ne la sollicitait. C’est Jupiter qui donna aux serpents leur venin malfaisant, lui qui commanda aux loups de se faire pillards et à la mer de se soulever, lui qui secoua les rayons de miel pour les enlever aux feuilles, lui qui cacha le feu et arrêta le cours des ruisseaux de vin qui coulaient partout, tout cela pour que le besoin, à force d’exercice, créât peu à peu les différents arts, cherchât dans les sillons l’herbe du froment, et fit sortir des veines du caillou le feu qui s’y cache. Alors pour la première fois les fleuves sentirent les troncs creusés des aunes; alors le nautonier dénombra et nomma les constellations: les Pléiades, les Hyades et Arctos, fille brillante de Lycaon. Alors on inventa les rets pour prendre le gibier et la glu pour tromper les oiseaux et on imagina d’entourer les grands halliers d’une meute. Déjà le pêcheur frappe de l’épervier le vaste fleuve dont il gagne le large, tandis qu’un autre traîne sur la mer ses chaluts humides. Alors on découvre le fer rigide et la lame de scie au son aigu (car les premiers hommes fendaient le bois avec des coins); alors vinrent les différents arts. Un travail acharné triompha de tout, sans compter le besoin pressant et la dureté des temps.

Virgile, Les Géorgiques, Livre I, vers 153 à 176. Traduction d’Henri Goelzer.

Traduction en vers de Jacques Delille:

Avant lui (Jupiter), point d’enclos, de bornes, de partage;
La terre était de tous le commun héritage;
Et, sans qu’on l’arrachât, prodigue de son bien
La terre donnait plus à qui n’exigeait rien.
C’est lui qui, proscrivant une oisive opulence,
Partout de son empire exila l’indolence.
Il endurcit la terre, il souleva les mers,
Nous déroba le feu, troubla la paix des airs,
Empoisonna la dent des vipères livides,
Contre l’agneau craintif arma les loups avides,
Dépouilla de leur miel les riches arbrisseaux,
Et du vin dans les champs fit tarir les ruisseaux.
Enfin l’art à pas lents vint adoucir nos peines;
Le caillou rend le feu recelé dans ses veines;
La terre obéissante et les flots étonnés
Par la rame et le soc déjà sont sillonnés;
Déjà le nocher compte et nomme les étoiles;
Des chiens lancent un cerf, le chasseur tend ses toiles;
La glu trompe l’oiseau; le crédule poisson
Tombe dans des filets, ou pend à l’hameçon.
Bientôt le fer rougit dans la fournaise ardente;
J’entends crier la dent de la lime mordante;
L’acier coupe le bois que déchiraient les coins.
Tout cède aux longs travaux, et surtout aux besoins.

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