En lisant les Anciens (29)

(Il faut se garder de l’agitation stérile)

[…] L’essentiel (…) est de ne point se tourmenter pour des objets ou par des soins superflus; c’est-à-dire, de ne point convoiter ce que nous ne pouvons avoir; et quand nous avons obtenu ce que nous désirions, de ne pas trop tard en reconnaitre, à notre grande confusion, toute la vanité: en un mot, que nos efforts ne soient ni sans objet, ni sans résultat, et que ce résultat ne soit point au-dessous de nos efforts. En effet, on regrette presque autant de n’avoir point réussi, que d’avoir à rougir du succès.
Retranchons les allées et venues si ordinaires à ces hommes qu’on voit se montrer alternativement dans les cercles, au théâtre, dans les tribunaux: grâce à leur manie de se mêler des affaires d’autrui, ils ont toujours l’air occupé. Demandez-vous à l’un d’eux sortant de chez lui: « Où allez-vous? quel est votre projet aujourd’hui? » Il vous répondra: « Je n’en sais vraiment rien; mais je verrai du monde, je trouverai bien quelque chose à faire. »
Ils courent çà et là sans savoir pourquoi, quêtant des affaires, ne faisant jamais celles qu’ils avaient projetées, mais celles que l’occasion vient leur offrir. Leurs courses sont sans but, sans résultat, comme celles des fourmis qui grimpent sur un arbre; montées jusqu’au sommet sans rien porter, elles en descendent à vide. Presque tous ces désœuvrés mènent une vie toute semblable à celle de ces insectes, et l’on pourrait à bon droit appeler leur existence une oisiveté active.
Quelle pitié d’en voir quelques-uns courir comme pour éteindre un incendie, coudoyant ceux qui se trouvent sur leur passage; tombant, et faisant tomber les autres avec eux! Cependant, après avoir bien couru, soit pour saluer quelqu’un qui ne leur rendra pas leur salut, soit pour suivre le cortège d’un défunt qu’ils ne connaissaient pas, soit pour assister au jugement obtenu par un plaideur de profession, soit pour être témoins des fiançailles d’un homme qui change souvent de femmes, soit enfin pour grossir le cortège d’une litière qu’au besoin eux-mêmes porteraient, ils rentrent enfin au logis accablés d’une inutile fatigue: ils protestent qu’ils ne savent pas eux-mêmes pourquoi ils sont sortis, où ils sont allés; et demain on les verra recommencer les mêmes courses.
Que toute peine donc ait un but, un résultat: ces occupations futiles produisent, sur ces prétendus affairés, le même effet que les chimères sur l’esprit des aliénés; car ceux-ci même ne se remuent point sans être poussés par quelque espoir; ils sont excités par des apparences dont leur esprit en délire ne leur permet pas de connaître le peu de réalité.
Il en est de même de tous ceux qui ne sortent que pour grossir la foule: les motifs les plus vains et les plus légers les promènent d’un bout de la ville à l’autre; et sans qu’ils aient rien à faire au monde, l’aurore les chasse de chez eux. Enfin, après s’être heurtés en vain à plusieurs portes, et confondus en salutations auprès de maints nomenclateurs, dont plus d’un a refusé de les faire entrer, la personne qu’ils trouvent le plus difficilement au logis, c’est eux-mêmes. […]

Sénèque, De la tranquillité de l’âme, Traduction M. Charpentier – F. Lemaistre, 1860.

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