En lisant les Anciens (28)

Platon, L’allégorie de la caverne
(dialogue entre Socrate et Glaucon)

(…) Représente-toi donc des hommes qui vivent dans une sort de demeure souterraine en forme de caverne, possédant, tout le long de la caverne, une entrée qui s’ouvre largement du côté du jour; à l’intérieur de cette demeure ils sont, depuis leur enfance, enchaînés par les jambes et par le cou, en sorte qu’ils restent à la même place, ne voient que ce qui est en avant d’eux, incapables d’autre part, en raison de la chaîne qui tient leur tête, de tourner celle-ci circulairement. Quant à la lumière, elle leur vient d’un feu qui brûle en arrière d’eux, vers le haut et loin. Or, entre ce feu et les prisonniers, imagine la montée d’une route, en travers de laquelle il faut te représenter qu’on a élevé un petit mur qui la barre, pareil à la cloison que les montreurs de marionnettes placent devant les hommes qui manœuvrent celles-ci et au-dessus de laquelle ils présentent ces marionnettes aux regards du public.
– Je vois! dit-il.
– Alors, le long de ce petit mur, vois des hommes qui portent, dépassant le mur, toutes sortes d’objets fabriqués, des statues, ou encore des animaux en pierre, en bois, façonnés en toute sorte de matière; de ceux qui le longent en les portant, il y en a, vraisemblablement, qui parlent, il y en a qui se taisent.
– Tu fais là, dit-il, une étrange description et tes prisonniers sont étranges!
– C’est à nous qu’ils sont pareils! répartis-je. Peux-tu croire en effet que des hommes dans leur situation, d’abord, aient eu d’eux-mêmes et les uns des autres aucune vision, hormis celle des ombres que le feu fait se projeter sur la paroi de la caverne qui leur fait face?
– Comment en effet l’auraient-ils eue, dit-il, si du moins ils ont été condamnés pour la vie à avoir la tête immobile?
– Et, à l’égard des objets portés le long du mur, leur cas n’est-il pas identique?
– Évidemment!
– Et maintenant, s’ils étaient à même de converser entre eux, ne croiras-tu pas qu’en nommant ce qu’ils voient ils penseraient nommer les réalités mêmes?
– Forcément.
– Et si, en outre, il y avait dans la prison un écho provenant de la paroi qui leur fait face? Quand parlerait un de ceux qui passent le long du petit mur, croiras-tu que ces paroles, ils pourront les juger émanant d’ailleurs que de l’ombre qui passe le long de la paroi?
– Par Zeus! dit-il, ce n’est pas moi qui le croirai!
– Dès lors, repris-je, les hommes dont telle est la condition ne tiendraient, pour être le vrai, absolument rien d’autre que les ombres projetées par les objets fabriqués.
– C’est tout à fait forcé! dit-il.
– Envisage donc, repris-je, ce que serait le fait, pour eux, d’être délivrés de leurs chaînes, d’être guéris de leur déraison, au cas où en vertu de leur nature ces choses leur arriveraient de la façon que voici. Quand l’un de ces hommes aura été délivré et forcé soudainement à se lever, à tourner le cou, à marcher, à regarder du côté de la lumière; quand, en faisant tout cela, il souffrira; quand, en raison de ses éblouissements, il sera impuissant à regarder lesdits objets, dont autrefois il voyait les ombres, quel serait, selon toi, son langage si on lui disait que, tandis qu’autrefois c’étaient des billevesées qu’il voyait, c’est maintenant, dans une bien plus grande proximité du réel et tourné vers de plus réelles réalités, qu’il aura dans le regard une plus grande rectitude? et, non moins naturellement, si, en lui désignant chacun des objets qui passent le long de la crête du mur, on le forçait de répondre aux questions qu’on lui poserait sur ce qu’est chacun d’eux? Ne penses-tu pas qu’il serait embarrassé? qu’il estimerait les choses qu’il voyait autrefois plus vraies que celles qu’on lui désigne maintenant?
– Hé oui! dit-il, beaucoup plus vraies!
– Mais, dis-moi, si on le forçait en outre à porter ses regards du côté de la lumière elle-même, ne penses-tu pas qu’il souffrirait des yeux, que, tournant le dos, il fuirait vers ces autres choses qu’il est capable de regarder? qu’il leur attribuerait une réalité plus certaine qu’à celles qu’on lui désigne?
– Exact! dit-il.
– Or, repris-je, suppose qu’on le tire par force de là où il est, tout au long de la rocailleuse montée, de son escarpement, et qu’on ne le lâche pas avant de l’avoir tiré dehors, à la lumière du soleil, est-ce qu’à ton avis il ne s’affligerait pas, est-ce qu’il ne s’irriterait pas d’être tiré de la sorte? et est-ce que, une fois venu au jour, les yeux tout remplis de son éclat, il ne serait pas incapable de voir même un seul de ces objets qu’à présent nous disons véritables?
– II en serait, dit-il, incapable, au moins sur-le-champ!
– Il aurait donc, je crois, besoin d’accoutumance pour arriver à voir les choses d’en haut. Ce sont leurs ombres que d’abord il regarderait le plus aisément, et, après, sur la surface des eaux le simulacre des hommes aussi bien que des autres êtres; plus tard, ce serait ces êtres eux-mêmes. À partir de ces expériences, il pourrait, pendant la nuit, contempler les corps célestes et le ciel lui-même, fixer du regard la lumière des astres, celle de la lune, plus aisément qu’il ne le ferait, de jour, pour le soleil comme pour la lumière de celui-ci.
– Comment n’en serait-il pas ainsi?
– Finalement, ce serait, je pense, le soleil qu’il serait capable dès lors de regarder, non pas réfléchi sur la surface de l’eau, pas davantage l’apparence du soleil en une place où il n’est pas, mais le soleil lui-même dans le lieu qui est le sien; bref, de le contempler tel qu’il est.
– Nécessairement! dit-il.
– Après quoi, il ferait désormais à son sujet ce raisonnement que, lui qui produit les saisons et les années, lui qui a le gouvernement de toutes les choses qui existent dans le lieu visible, il est aussi la cause, en quelque manière, de tout ce que, eux, ils voyaient là-bas.
– Manifestement, dit-il, c’est là qu’après cela il en viendrait.
– Mais quoi! Ne penses-tu pas que, au souvenir du lieu qu’il habitait d’abord, au souvenir de la sagesse de là-bas et de ses anciens compagnons de prison, il se louerait lui-même du bonheur de ce changement et qu’il aurait pitié d’eux?
– Ah! je crois bien!
– Pour ce qui est des honneurs et des éloges que, je suppose, ils échangeaient jadis, de l’octroi de prérogatives à qui aurait la vue la plus fine pour saisir le passage des ombres contre la paroi, la meilleure mémoire de tout ce qui est habituel là-dedans quant aux antécédents, aux conséquents et aux concomitants, le plus de capacité pour tirer de ces observations des conjectures sur ce qui doit arriver, es-tu d’avis que cela ferait envie à cet homme, et qu’il serait jaloux de quiconque aura là-bas conquis honneurs et crédits auprès de ses compagnons? ou bien, qu’il éprouverait ce que dit Homère et préférerait très fort “vivre, valet de bœufs, en service chez un pauvre fermier”; qu’il accepterait n’importe quelle épreuve plutôt que de juger comme on juge là-bas, plutôt que de vivre comme on vit là-bas?
– Comme toi, dit-il, j’en suis bien persuadé: toute épreuve serait acceptée de lui plutôt que de vivre à la façon de là-bas!
– Voici maintenant quelque chose encore à quoi il te faut réfléchir: suppose un pareil homme redescendu dans la caverne, venant se rasseoir à son même siège, ne serait-ce pas d’obscurité qu’il aurait les yeux tout pleins, lui qui, sur-le-champ, arrive de la lumière?
– Hé oui! ma foi, je crois bien! dit-il.
– Quant à ces ombres de là-bas, s’il lui fallait recommencer à en connaître et à entrer, à leur sujet, en contestation avec les gens qui là-bas n’ont pas cessé d’être enchaînés, cela pendant que son regard est troublé et avant que sa vue y soit faite, si d’autre part on ne lui laissait, pour s’y accoutumer, qu’un temps tout à fait court, est-ce qu’il ne prêterait pas à rire? est-ce qu’on ne dirait pas de lui que, de son ascension vers les hauteurs, il arrive la vue ruinée, et que cela ne vaut pas la peine, de seulement tenter d’aller vers les hauteurs? et celui qui entreprendrait de les délier, de leur faire gravir la pente, ne crois-tu pas que, s’ils pouvaient de quelque manière le tenir en leurs mains et le mettre à mort, ils le mettraient à mort, en effet?
– C’est tout a fait incontestable! dit-il.

Platon, Bibliothèque de la Pléiade, Tome I, La République, Livre VII, pages 1101 à 1105.

Analyse de l’allégorie de la caverne (Wikipedia)

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