En lisant Montesquieu (6)

(La théorie des climats…)

LIVRE XIV
Des lois, dans le rapport qu’elles ont avec la nature du climat.

CHAPITRE II
Combien les hommes sont différents dans les divers climats.

(…)
On a (…) plus de vigueur dans les climats froids. (…) Cette force plus grande doit produire bien des effets: par exemple, plus de confiance en soi-même, c’est-à-dire, plus de courage; plus de connaissance de sa supériorité, c’est-à-dire, moins de désir de la vengeance; plus d’opinion de sa sûreté, c’est-à-dire, plus de franchise, moins de soupçons, de politique & de ruses. Enfin, cela doit faire des caractères bien différents. Mettez un homme dans un lieu chaud & enfermé; il souffrira, par les raisons que je viens de dire, une défaillance de cœur très grande. Si, dans cette circonstance, on va lui proposer une action hardie, je crois qu’on l’y trouvera très peu disposé; sa faiblesse présente mettra un découragement dans son âme; il craindra tout, parce qu’il sentira qu’il ne peut rien. Les peuples des pays chauds sont timides, comme les vieillards le sont; ceux des pays froids sont courageux, comme le sont les jeunes gens. Si nous faisons attention aux dernières guerres, qui sont celles que nous avons le plus sous nos yeux, & dans lesquelles nous pouvons mieux voir de certains effets légers, imperceptibles de loin, nous sentirons bien que les peuples du nord, transportés dans les pays du midi, n’y ont pas fait d’aussi belles actions que leurs compatriotes qui, combattant dans leur propre climat, y jouissaient de tout leur courage.
(…)
Dans les pays froids, on aura peu de sensibilité pour les plaisirs; elle sera plus grande dans les pays tempérés; dans les pays chauds, elle sera extrême. Comme on distingue les climats par les degrés de latitude, on pourrait les distinguer, pour ainsi dire, par les degrés de sensibilité. J’ai vu, les opéras d’Angleterre & d’Italie; ce sont les mêmes pièces & les mêmes acteurs: mais la même musique produit des effets si différents sur les deux nations, l’une est si calme, & l’autre si transportée, que cela parait inconcevable.
Il en sera de même de la douleur: elle est excitée en nous par le déchirement de quelque fibre de notre corps. L’auteur de la nature a établi que cette douleur serait plus forte, à mesure que le dérangement serait plus grand: or, il est évident que les grands corps & les fibres grossières des peuples du nord sont moins capables de dérangement, que les fibres délicates des peuples des pays chauds; l’âme y est donc moins sensible à la douleur. Il faut écorcher un Moscovite, pour lui donner du sentiment.
Avec cette délicatesse d’organes que l’on a dans les pays chauds, l’âme est souverainement émue par tout ce qui a du rapport à l’union des deux sexes; tout conduit à cet objet.
Dans les climats du nord, à peine le physique de l’amour a-t-il la force de se rendre bien sensible: dans les climats tempérés, l’amour, accompagné de mille accessoires, se rend agréable par des choses qui d’abord semblent être lui-même, & ne sont pas encore lui: dans les climats plus chauds, on aime l’amour pour lui-même; il est la cause unique du bonheur, il est la vie.
Dans les pays du midi, une machine délicate, faible, mais sensible, se livre à un amour qui, dans un sérail, naît & se calme sans cesse, ou bien à un amour qui, laissant les femmes dans une plus grande indépendance, est exposé à mille troubles. Dans les pays du nord, une machine saine & bien constituée, mais lourde, trouve ses plaisirs dans tout ce qui peut remettre les esprits en mouvement; la chasse, les voyages, la guerre, le vin. Vous trouverez, dans les climats du nord, des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité & de franchise. Approchez des pays du midi, vous croirez vous éloigner de la morale même; des passions plus vives multiplieront les crimes; chacun cherchera à prendre sur les autres tous les avantages qui peuvent favoriser ces mêmes passions. Dans les pays tempérés, vous verrez des peuples inconstants dans leurs manières, dans leurs vices mêmes, & dans leurs vertus: le climat n’y a pas une qualité assez déterminée pour les fixer eux-mêmes.
La chaleur du climat peut être si excessive, que le corps y sera absolument sans force. Pour lors, l’abattement passera à l’esprit même; aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux; les inclinations y seront toutes passives; la paresse y sera le bonheur; la plupart des châtiments y seront moins difficiles à soutenir, que l’action de l’âme; & la servitude moins insupportable, que la force d’esprit qui est nécessaire pour se conduire soi-même.

Montesquieu, L’Esprit des lois, Club Français du Livre, collection Les Portiques, pages 271 à 275.

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