En lisant Rimbaud (9)

(Deuxième lettre du voyant – suite – à Paul Demeny)

(…)
Donc le poète est vraiment voleur de feu.
Il est chargé de l’humanité, des animaux même; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions; si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme; si c’est informe, il donne de l’informe. Trouver une langue; – Du reste, toute parole étant idée, le temps d’un langage universel viendra! Il faut être académicien, – plus mort qu’un fossile, – pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie!
Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps dans l’âme universelle: il donnerait plus – que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès! Énormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès!
Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez; – Toujours pleins du Nombre et de l’Harmonie, ces poèmes seront faits pour rester. – Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque.
L’art éternel aurait ses fonctions, comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rhythmera plus l’action; elle sera en avant.
Ces poètes seront! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, – jusqu’ici abominable, – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi! La femme trouvera de l’inconnu! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses; nous les prendrons, nous les comprendrons.
En attendant, demandons aux poètes du nouveau, – idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande. – Ce n’est pas cela!
Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s’en rendre compte: la culture de leurs âmes s’est commencée aux accidents: locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. – Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. – Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes: Les Misérables sont un vrai poème. J’ai Les Châtiments sous la main; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jéhovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées.
Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, – que sa paresse d’ange a insultées! Ô les contes et les proverbes fadasses! ô les Nuits! ô Rolla, ô Namouna, ô la Coupe! Tout est français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré; français, pas parisien! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine! commenté par M. Taine! Printanier, l’esprit de Musset! Charmant, son amour! En voilà, de la peinture à l’émail, de la poésie solide! On savourera longtemps la poésie française, mais en France. Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque, tout séminariste en porte les cinq cents rimes dans le secret d’un carnet. À quinze ans, ces élans de passion mettent les jeunes en rut; à seize ans, ils se contentent déjà de les réciter avec cœur; à dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen, fait le Rolla, écrit un Rolla! Quelques-uns en meurent peut-être encore. Musset n’a rien su faire: il y avait des visions derrière la gaze des rideaux: il a fermé les yeux. Français, panadis 1, traîné de l’estaminet au pupitre de collège, le beau mort est mort, et, désormais, ne nous donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations!
Les seconds romantiques sont très voyants: Th. Gautier, Lec. de Lisle, Th. de Banville. Mais inspecter l’invisible et entendre l’inouï étant autre chose que reprendre l’esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste; et la forme si vantée en lui est mesquine. Les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles.[…]

Arthur Rimbaud, Œuvres, Club Français du Livre, Collection Les Portiques, n° 78, 1965, pages 340 à 342.

1 panadis: obscur; peut-être « mangeur de panades », d’après J. Mousquet; ou, selon Étiemble, qui « se panade », se pavane.

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