En lisant Albert Cossery (9)

Un complot de saltimbanques

Imtaz le voyait (Teymour) anxieux, incertain de l’avenir douteux que lui réservait cette ville, et il aurait voulu l’illuminer de son optimisme et de son affection.
— Je suis plus que tout autre sensible à ton désarroi, dit-il, mais je suis sûr que tu en viendras facilement à bout.La vie est partout la même.
Il prononça ces derniers mots avec difficulté comme s’il avait eu honte de proclamer une vérité aussi flagrante.
— Partout la même! s’exclama Teymour. Comment peux-tu dire cela, Imtaz, mon frère! Tu as vécu dans la capitale, tu sais bien que c’est tout à fait différent.
— Pour un esprit critique il n’y a aucune différence, car il trouve partout un aliment à sa joie.
— Dans cette ville! Tu veux rire!
— Je veux parler des hommes. Tant que tu vis parmi les hommes, ils t’offriront toujours le spectacle de leurs appétits sordides et de leurs sottises. C’est une éternelle comédie, suprêmement agréable aux yeux d’un observateur lucide. Et elle est partout la même.
— Mais la vie des hommes n’est pas partout la même. Et c’est en cela que tient toute la différence pour moi.
— Cela aussi est une illusion. Tu es encore aveuglé par les artifices d’un univers éclectique et bruyant. Ici, c’est une petite ville. Donc la comédie est à l’échelle réduite et se joue sans faste. Il faut aller chercher la vie en profondeur et ne pas se contenter des apparences. Avec de la patience et de l’amour, on y fait des trouvailles saisissantes.
— Tu m’en demandes trop, dit Teymour avec lassitude. Je n’ai en ce moment ni patience ni amour. Je crois qu’il ne me reste plus qu’à me retirer en pleine campagne.
— Quelle horreur! se récria Imtaz. La nature est ce qu’il y a de plus morne. Tu ne feras qu’y perdre ton sens de l’humour. Ne pouvant critiquer les arbres, tes facultés s’émousseront dans la contemplation des champs labourés. Après cela, tu pourras très bien chanter les louanges de l’humanité. Ça te sera facile, puisque tu ne seras pas là pour la voir et l’entendre. Voilà la faute à ne pas commettre. Il ne faut jamais se couper de l’humanité, car on risque dans l’éloignement de lui trouver des circonstances atténuantes. Je t’aime trop pour te laisser succomber à cette faiblesse.

Albert Cossery, Un complot de saltimbanques, Œuvres complètes I, Éditions Joëlle Losfeld, 2005, pages 470/471.

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