En lisant Albert Cossery (8)

Mendiants et orgueilleux

(…)
Depuis quelques jours, le logis de son défunt voisin était occupé par des nouveaux locataires. C’était un couple formé d’un homme-tronc, mendiant de son métier, et de sa femme, une grande commère à l’allure athlétique, aussi imposante qu’un immeuble de dix étages. Celle-ci allait chaque matin déposer son espèce d’époux sur un trottoir de la ville européenne, puis revenait le chercher, à la nuit tombée, pour le ramener au bercail. La femme portait l’homme-tronc sur son épaule comme s’il se fût agi d’une amphore. Elle avait répondu au salut de Gohar d’une voix forte et caverneuse, capable de glacer le sang dans les veines d’un individu notoirement courageux. Elle avait une mine revêche, et l’air arrogant d’une femme pourvue d’un mâle.
Gohar n’en croyait pas ses oreilles; plus il écoutait, et plus il avait de la peine à imaginer la scène qui se déroulait dans la chambre voisine. La femme faisait à l’homme-tronc une scène de jalousie classique. Gohar entendait l’homme-tronc se défendre avec énergie. Il niait les accusations de sa femme, puis, à d’autres moments, il l’invectivait à son tour, la traitant de débauchée, de sorcière et de mangeuse de cadavres. Enfin il se mit à geindre et à réclamer sa nourriture. Mais la femme demeurait sourde à ses appels d’affamés, et continuait à l’assaillir de reproches et d’insultes.
(…)

Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux, (1999), Éditions Joëlle Losfeld, Œuvres complètes I, chapitre VIII, pages 130/131.

Cet article, publié dans Culture, Littérature, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s