En lisant Albert Cossery (7)

Le coiffeur a tué sa femme

(…)
Il était près de minuit. La ville européenne, malgré ses immeubles modernes à huit étages (avec ascenseur et eau courante), ses cafés largement éclairés, et ses prostitués lassant les trottoirs par leurs allées et venues, semblait la proie d’un ennui morne, inachevé, né du doute et de la médiocrité des plaisirs. On sentait que la ville voulait vivre, qu’elle avait tout pour cela, mais qu’une sorte de détresse intérieure, impitoyable, la tenait immobile avec ses lumières forcées, ses femmes stupides et son aisance criminelle. Elle avait la parfaite apathie d’un monstre repu. Elle dévorait tout. Elle s’étendait avec une rage constante. De partout on la voyait venir. Elle poussait dans le désert; elle poussait dans les palmeraies et dans les îles de l’autre côté du fleuve. On ne pouvait plus l’arrêter. C’était une floraison d’immeubles de rapport et de villas somptueuses. Étrange corps de catin; elle s’étalait dans toutes les directions, toujours vénale, toujours intéressée. Et le paysage fuyait devant elle, rapide et monotone. Elle le pourchassait sans répit. Maudit paysage qui s’en allait vomir sa tristesse aux confins des quartiers pauvres. Car là où la misère est trop dense, la ville arrêtait sa marche triomphante. Elle ne prenait que les beaux terrains. Tout ce qui fait la vie confortable et douce lui appartenait. L’air pur, l’eau potable, la lumière électrique, tout lui appartenait. Elle n’avait méprisé que quelques décombres. Et dans ces décombres s’étiolait la vie de tout un peuple.
(…)
Cependant, la ville regorgeait d’une multitude d’êtres qui n’avaient rien de commun avec ce désordre et ces lumières. Ils passaient près de toutes ces lumières comme des ombres peureuses. Ils regardaient toutes ces belles choses de la ville avec des yeux de bêtes qui ne comprennent pas. Ils transportaient avec eux leur quartier boueux et leur sale misère. Ils étaient visibles comme des plaies. On leur faisait la chasse, mais ils s’obstinaient à rester. Une raison suffisante et implacable les attirait dans cette enceinte magique: la faim. C’était une chose qu’ils comprenaient très bien. Ils étaient innombrables, autour des restaurants, de tous les endroits où l’on mange. Pour eux, manger était tout. Ils ne désiraient rien d’autre. Depuis des générations ils n’avaient pas eu d’autres désirs. C’étaient des corps ignobles et sans âme. La ville souffrait de les contenir; la civilisation souffrirait de les voir. Ils ressemblaient à des remords; des remords très anciens enracinés dans le sol. Mais, malgré tout, ils ne voulaient pas mourir. Mendier un morceau de pain à ceux qui leur avaient tout pris était encore pour eux une chance de vivre. Et on les appelait mendiants ou bien voleurs suivant leur insistance à vivre.

Albert Cossery, Le coiffeur a tué sa femme (Les hommes oubliés de Dieu), Œuvres complètes I, Éditions Joëlle Losfeld, 2005, pages 247 à 249.

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