En lisant Albert Cossery (2)

Le coiffeur a tué sa femme (nouvelle)

(…)
Chaktour allait se remettre au travail lorsqu’il aperçut l’enfant. Celui-ci se tenait à l’entrée de la boutique, portant sous son bras la botte de trèfle qu’il venait d’acheter au marché. Et il regardait son père avec un air de reproche dans ses yeux tristes, comme pour lui rappeler quelque chose de grave dont l’homme ne se souvenait plus.
– Que m’apportes-tu là, petit?
– C’est pour le mouton, père.
– Quel mouton?
Comment donc ne comprenait-il pas? L’enfant était prêt à pleurer, mais il refoula ses larmes et expliqua tout à ce père abruti par la misère, esclave d’une fatalité rigoureuse et cruelle.
– Le mouton de la fête, père. Je me suis occupé du trèfle. Maintenant il ne te reste plus qu’à acheter le mouton.
Chaktour regarda son fils avec étonnement et pitié. Il ne dit rien. Dans son esprit sans cesse tourmenté, il n’y avait plus de place pour une nouvelle douleur. Simplement, il se sentait écrasé par le geste de son fils; car il comprenait maintenant que dans cet enfant – sa chair et son sang – se formait une misère consciente et réelle dont il ne s’était pas aperçu jusqu’ici et qui désormais resterait liée à la sienne. Pour combien de temps? L’enfant grandira et avec lui croîtra sa misère, jusqu’au jour où faible à son tour – car un homme peut-il supporter seul sa misère? – il créera un fils qui en partagera le poids avec lui. La seule consolation du pauvre est de ne pas laisser en mourant un fils prodigue. L’ignominie qu’il lègue à sa descendance est inépuisable.
– La fête n’est pas pour nous, mon fils, dit-il. Nous sommes pauvres.
L’enfant pleura, pleura amèrement.
– Que m’importe; je veux un mouton.
– Nous sommes pauvres, répéta Chaktour.
– Et pourquoi sommes-nous pauvres? demanda l’enfant.
L’homme réfléchit avant de répondre. Lui-même, après tant d’années d’indigence tenace, ne savait pas pourquoi ils étaient pauvres. Cela venait de très loin, de si loin que Chaktour ne pouvait pas se rappeler comment cela avait débuté. Il se disait que, sans doute, sa misère n’avait jamais eu de commencement. C’était une misère qui se prolongeait au-delà des hommes. Elle l’avait pris dès sa naissance et il lui avait appartenu tout de suite, sans la moindre résistance, puisqu’il était voué à elle bien avant qu’il naquît, encore dans le ventre de sa mère.
L’enfant attendait toujours qu’on lui expliquât pourquoi ils étaient pauvres. Il avait cessé de pleurer, mais il y avait encore en lui beaucoup de larmes, toutes les larmes des enfants misérables dont les rêves sont trahis par la vie.
– Écoute, petit, va t’asseoir dans un coin et laisse-moi travailler. Si nous sommes pauvres c’est parce que Dieu nous a oubliés, mon fils.
– Dieu! dit l’enfant. Et quand se souviendra-t-il de nous, père?
– Lorsque Dieu oublie quelqu’un, mon fils, c’est pour toujours.
(…)

Albert Cossery, Le coiffeur a tué sa femme (nouvelle) dans Les hommes oubliés de Dieu (1941), Œuvres complètes I, Éditions Joëlle Losfeld (2005), pages 242 à 244.

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