En lisant Érasme (3)

Je vous pose la question: un homme qui se hait peut-il en aimer un autre*? Est-il capable de s’entendre avec autrui celui qui ne connaît pas la paix intérieure? Peut-on répandre la joie autour de soi si l’on traîne soi-même l’existence comme un fardeau? Qui oserait l’affirmer à moins d’être plus fou que la Folie? Si vous m’excluez de votre vie, aucun de vous ne pourra supporter son prochain; chacun, de surcroît, se dégoûtera de lui-même, méprisera sa propre vie et en viendra à se haïr. Pis encore, la Nature, plus souvent marâtre que mère, a inspiré aux hommes, et particulièrement aux sages, un complexe malsain d’autocritique, allié à une admiration béate du voisin: ainsi en arrive-t-on à altérer et à détruire tous les dons, toutes les grâces, tous les charmes de la vie. (…) que ferez-vous donc de convenable sans l’Amour-Propre, cette qualité rare que je peux bien appeler ma sœur: en toute occasion elle soutient ma cause avec tant d’énergie! N’est-ce pas fou de n’avoir pour soi-même que complaisance et admiration? Mais où sont le charme, l’agrément, le succès de celui qui ne fait rien sans être mécontent de lui? Ôtez de la vie le piment de la folie: instantanément, le discours de l’orateur se glace, la musique du compositeur déplaît, l’acteur se fait siffler, les vers du poète sont ridicules, l’art du peintre est pitoyable et la médecine ne nourrit plus son homme. (…) Tant il est nécessaire que chacun se flatte et s’applaudisse pour se donner de la valeur et, de cette façon, être apprécié des autres! Enfin, si le plus grand bonheur consiste à vouloir être ce que l’on est, mon cher Amour-Propre en fournit parfaitement les moyens, si bien que personne ne se plaint de son physique, de son esprit, de sa race, de son rang, de son éducation, de sa patrie (…) Admirons la merveilleuse sollicitude de la Nature qui a su, dans une telle variété de dons, tailler des parts égales! Là où elle s’est montrée moins généreuse, elle ajoute un peu d’amour-propre.

Éloge de la Folie, Érasme, Union Latine d’Éditions (1967), traduction par Jacques et Anne-Marie Yvon, pages 52/53.

* Qui sibi amicus est, scito hunc amicum omnibus esse: Quand on est ami de soi-même, on est ami de tout le monde, Sénèque, Lettre 6 à Lucilius – citée par Montaigne, Les Essais, Livre III, chapitre X, De ménager sa volonté, Union Latine d’Éditions, Tome IV, page 116.)

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