En lisant Franz Kafka (8)

Le malheur du célibataire

Comme il semble dur de rester célibataire et, en vieillard gardant à grand-peine sa dignité, de demander accueil aux autres quand on veut passer une soirée en compagnie; d’être malade et de contempler du coin de son lit la chambre vide pendant des semaines; de dire toujours au revoir devant la porte des maisons; de ne jamais grimper l’escalier aux côtés de sa femme; de n’avoir dans sa chambre que des portes de communication s’ouvrant sur les appartements des autres; d’emporter soi-même son dîner chez soi dans une main; d’être obligé d’admirer les enfants des autres sans avoir le droit de répéter sans cesse: Je n’en ai pas; de se composer une apparence et un maintien d’après un ou deux célibataires dont on a gardé des souvenirs de jeunesse.
Il en sera ainsi; sauf qu’en réalité on est là aujourd’hui et qu’on sera là plus tard, avec un corps et une tête réelle, par conséquent aussi un front pour cogner dessus avec la main.

Méditation, Carnets, volume VII, Cercle du Livre Précieux (1964), page 25.
Une variante de ce texte figure dans Journal, volume VI, en date du 3 décembre 1911, ainsi que (légèrement différente encore) dans Récits et fragments narratifs, Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade (édition de 1980), page 172/173:

Le malheur du célibataire, qu’il soit apparent ou réel, est si facile à deviner pour son entourage que, s’il a choisi de devenir célibataire par amour du secret, il maudira sa décision, quoi qu’il arrive. Il est vrai qu’il se promène partout avec une redingote bien fermée, les mains dans de hautes poches, les coudes pointus, le chapeau enfoncé sur la figure; le sourire faux qui lui est devenu naturel est là pour protéger sa bouche comme le lorgnon protège ses yeux, il a un pantalon plus étroit qu’il ne sied à des jambes maigres. Mais chacun sait où il en est, chacun peut lui énumérer tout ce qu’il souffre. Il reçoit au visage le souffle froid qui sort de ce cœur dans lequel il regarde avec la seconde moitié de son double visage, plus triste encore que l’autre. Il déménage positivement sans relâche, mais toujours dans les formes attendues. Plus il s’écarte des vivants — vivants pour lesquels, et c’est bien là la pire des dérisions, il lui faut travailler comme esclave conscient qui n’a même pas le droit de s’avouer pour tel —, plus un petit espace est jugé suffisant pour lui. Tandis que les autres, et eussent-ils été alités toute leur vie, obligent la mort à les abattre, — quand ils seraient tombés depuis longtemps d’eux-mêmes, abattus par leur propre faiblesse, ils se raccrochent encore à leur famille, parents et époux qui sont forts, aimants, bien portants —, lui, le célibataire, se résigne apparemment de son propre gré à occuper un espace de plus en plus restreint au beau milieu de la vie, et, quand il meurt, le cercueil est tout juste à sa mesure.

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