En lisant Pierre Bergounioux (9)

Nous sommes doubles et divisés, engagés dans le monde, agissants, passionnés, émus, agités, mais capables, aussi, de recul et de réflexion. La littérature est en germe dans toute situation dont on s’est détaché afin de se la mieux représenter. Mais elle a une histoire qui est inséparable de l’histoire.
Née d’un retrait, du loisir, de la sécurité, privilège, elle ne vaut que par ce qu’elle nous révèle du monde dont on s’est détaché. Elle n’a d’autre intérêt que de nous donner cette vision de la vie que nous dérobent la poursuite des intérêts ordinaires, la hâte, l’inquiétude, l’immédiateté.
Son apparition, dans la Grèce antique, enferme déjà la difficulté spécifique, la contradiction qu’il lui faut surmonter. Homère, qui a montré les combats dans la plaine, le tumulte, l’inconnu, Homère, dit-on, était aveugle. C’est tard que l’écrivain s’avise qu’il écrit et n’agit pas. Le point de vue dégagé, formellement élaboré, qu’il a sur le monde déforme le monde. Car celui-ci est d’abord et avant tout nécessité présente, obstacle, urgence, incertitude, opacité alors que sa description est le fait d’un moment tardif et d’un lieu séparé, d’une heure sereine et d’un cœur apaisé.

La cécité d’Homère, Pierre Bergounioux, Éditions Circé (1995), pages 7/8.

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