En lisant Céline (6)

(Mea Culpa)

La supériorité pratique des grandes religions chrétiennes, c’est qu’elles doraient pas la pilule. Elles essayaient pas d’étourdir, elles cherchaient pas l’électeur, elles sentaient pas le besoin de plaire, elles tortillaient pas du panier. Elles saisissaient l’Homme au berceau et lui cassaient le morceau d’autor. Elles le rencardaient sans ambages: « Toi petit putricule informe, tu seras jamais qu’une ordure… De naissance tu n’es que merde… Est-ce que tu m’entends?… C’est l’évidence même, c’est le principe de tout! Cependant, peut-être… peut-être… en y regardant de tout près… que t’as encore une petite chance de te faire un peu pardonner d’être comme ça tellement immonde, excrémentiel, incroyable… C’est de faire bonne mine à toutes les peines, épreuves, misères et tortures de ta brève ou longue existence. Dans la parfaite humilité… La vie, vache, n’est qu’une âpre épreuve! T’essouffle pas! Cherche pas midi à quatorze heures! Sauve ton âme, c’est déjà joli! Peut-être qu’à la fin du calvaire, si t’es extrêmement régulier, un héros, « de fermer ta gueule », tu claboteras dans les principes… Mais c’est pas certain… un petit poil moins putride à la crevaison qu’en naissant… et quand tu verseras dans la nuit plus respirable qu’à l’aurore… Mais te monte pas la bourriche! C’est bien tout!… Fais gaffe! Spécule pas sur des grandes choses! Pour un étron c’est le maximum!… »
Ça! c’était sérieusement causé! Par des vrais pères de l’Église! Qui connaissaient leur ustensile! qui se miroitaient pas d’illusions!
La grande prétention au bonheur, voilà l’énorme imposture! C’est elle qui complique toute la vie! Qui rend les gens si venimeux, crapules, imbuvables. Y a pas de bonheur dans l’existence, y a que des malheurs plus ou moins grands, plus ou moins tardifs, éclatants, secrets, différés, sournois… « C’est avec des gens heureux qu’on fait les meilleurs damnés. » Le principe du diable tient bon. Il avait raison comme toujours, en braquant l’Homme sur la matière. Ça n’a pas traîné. En deux siècles, tout fou d’orgueil, dilaté par la mécanique, il est devenu impossible. Tel nous le voyons aujourd’hui, hagard, saturé, ivrogne d’alcool, de gazoline, défiant, prétentieux, l’univers avec un pouvoir en secondes! Éberlué, démesuré, irrémédiable, mouton et taureau mélangé, hyène aussi. Charmant. Le moindre obstrué trou du cul, se voit Jupiter dans la glace. Voilà le grand miracle moderne. Une fatuité gigantesque, cosmique. L’envie tient la planète en rage, en tétanos, en surfusion. Le contraire de ce qu’on voulait arrive forcément. Tout créateur au premier mot se trouve à présent écrasé de haines, concassé, vaporisé. Le monde entier tourne critique, donc effroyablement médiocre. Critique collective, torve, larbine, bouchée, esclave absolue.
Rabaisser l’Homme à la matière, c’est la loi secrète, nouvelle, implacable… Quand on mélange au hasard deux sangs, l’un pauvre, l’autre riche, on n’enrichit jamais le pauvre, on appauvrit toujours le riche… Tout ce qui aide à fourvoyer la masse abrutie par les louanges est bienvenu. Quand les ruses ne suffisent plus, quand le système fait explosion, alors recours à la trique! à la mitrailleuse! aux bonbonnes!… On fait donner tout l’arsenal l’heure venue! avec le grand coup d’optimisme des ultimes Résolutions! Massacres par myriades, toutes les guerres depuis le Déluge ont eu pour musique l’Optimisme… Tous les assassins voient l’avenir en rose, ça fait partie du métier. Ainsi soit-il.
La misère ça se comprendrait bien qu’ils en aient marre une fois pour toutes, les hommes accablés, mais la misère c’est l’accessoire dans l’Histoire du monde moderne! Le plus bas orgueil négatif, fatuité creuse, l’envie, la rage dominatrice, obsèdent, accaparent, cloisonnent tous ces sournois, en cabanon, l’énorme Lazaret de demain, la Quarantaine socialisante.
« Popu gaffe-toi bien! T’es suprême! T’es affranchi comme personne! T’es bien plus libre, compare toi-même, que les serfs d’en face! Dans l’autre prison! Regarde-toi dans la glace encore! Un petit godet pour les idées! Vote pour mézigues! Popu t’es victime du système! Je vais te réformer l’Univers! T’occupe pas de ta nature! T’es tout en or! qu’on te répète! Te reproche rien! Va pas réfléchir! coûte-moi! Je veux ton bonheur véritable! Je vais te nommer Empereur? Veux-tu? Je vais te nommer Pape et Bon Dieu! Tout ça ensemble! Boum! Ça y est! Photographie! »
Là-bas de Finlande à Bakou le miracle est réalisé! On peut pas dire le contraire. Ah! il en est malade Prolo de ce vide tout autour de lui, soudain. Il s’est pas encore habitué. C’est grand un ciel pour soi tout seul! Il faut qu’on la découvre bien vite la quatrième dimension! La véritable dimension! Celle du sentiment fraternel, celle de l’identité d’autrui. Il peut plus accabler personne… Y a plus d’exploiteurs à buter…
« Toutes tes peines seront les miennes »… et l’Homme plus il se comprime et se complique, plus il s’éloigne de la nature, plus il a des peines forcément… Ça peut aller que de mal en pire de ce côté-là, du côté du système nerveux. Le Communisme par-dessus tout, même encore plus que les richesses, c’est toutes les peines à partager. Y aura toujours, c’est fatal, c’est la loi biologique, le progrès n’y changera rien, au contraire, beaucoup plus de peines que de joies à partager… Et toujours, toujours davantage… Le cœur pourtant ne s’y met pas. C’est difficile de le décider… Il rechigne… Il se dérobe… cherche des excuses… Il pressent… Automatiquement, c’est la foire! Un système communiste sans communistes. Tant pis! Mais il faut rien en laisser paraître! Qui dira « pouce » sera pendu!…
À nous donc les balivernes! À notre renfort tous les supposés cataclysmes! Les ennemis rocambolesques! Il faut occuper les tréteaux! Qu’on renverse pas la cabane! Les coalitions farouches! Les complots charognissimes! Les procès apocalyptiques! Faut retrouver du Démon! Le même à toute extrémité! Le bouc de tous les malheurs! Noyer le poisson à vrai dire! Étouffer la dure vérité: que ça ne colle pas les « hommes nouveaux »! Qu’ils sont tous fumiers comme devant!
Encore nous ici on s’amuse! On est pas forcé de prétendre! On est encore des « opprimés »! On peut reporter tout le maléfice du Destin sur le compte des buveurs de sang! Sur le cancer « l’Exploiteur ». Et puis se conduire comme des garces. Ni vu ni connu!… Mais quand on a plus le droit de détruire? et qu’on peut même pas râler? La vie devient intolérable!…
Jules Renard l’écrivait déjà: « Il ne suffit pas d’être heureux, il faut que les autres ne le soient pas. » Ah! C’est un vilain moment, celui où on se trouve forcé de prendre pour soi toute la peine, celle des autres, des inconnus, des anonymes, qu’on bosse tout entièrement pour eux… On y avait juré à Prolo que c’était justement les « autres » qui représentaient toute la caille, le fiel profond de tous ses malheurs! Ah! l’entôlage! La putrissure! Il trouve plus les « autres »…
Pourtant on l’enferme soigneusement, le nouvel élu de la société rénovée… Même à « Pierre et Paul » la prison fameuse, les séditieux d’autrefois étaient pas si bien gardés. Ils pouvaient penser ce qu’ils voulaient. Maintenant c’est fini totalement. Bien sûr plus question d’écrire! Il est protégé, Prolovitch, on peut bien l’affirmer, comme personne, derrière cent mille fils barbelés, le choyé du nouveau système! contre les impurs extérieurs et même contre les relents du monde décati. C’est lui qu’entretient, Prolovitch, la police (sur sa propre misère) la plus abondante, la plus soupçonneuse, la plus carne, la plus sadique de la planète. Ah! on le laisse pas seul! La vigilance est impeccable! On l’enlèvera pas, Prolovitch!… Il s’ennuie quand même!… Ça se voit bien! Il s’en ferait crever de sortir! De se transformer en « Ex-tourist » pour varier un peu! Il reviendrait jamais. C’est un défi qu’on peut lancer aux Autorités Soviétiques. Aucun danger qu’elles essayent! On est bien tranquilles! Elles tenteront pas! Il resterait plus là-bas personne!

Mea Culpa, Editions André Balland (1967), Tome III, pages 342 à 344.

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