En lisant les Anciens (2)

« Les amours », Ovide
Élégie IV, Livre II
(traduction de Jacques Mangeart)

Je ne prétends pas justifier le relâchement de mes mœurs, ni jamais recourir à des prétextes mensongers pour faire excuser mes écarts. J’avoue mes fautes, si un tel aveu peut être utile à quelque chose. Maintenant que je me suis reconnu coupable, je veux révéler toutes mes folies. Je maudis mes erreurs, et je ne puis m’empêcher de me complaire aux erreurs que je maudis. Oh! Qu’il est pesant à porter, le joug qu’on voudrait secouer! Je n’ai ni la force ni le pouvoir de maîtriser mes passions; elles m’entraînent, comme les flots rapides emportent la barque légère.
Ce n’est point telle ou telle beauté qui m’enflamme; cent motifs m’obligent à aimer toujours. Qu’une belle tienne ses yeux modestement baissés, mon cœur prend feu, et sa pudeur est le piège où je tombe. Celle-ci est-elle agaçante, je me laisse prendre, parce qu’elle n’est point novice, et qu’elle promet d’être vive et agissante sur un lit moelleux. Si j’en vois une dont l’air farouche rappelle la sévérité des Sabines, je me figure qu’elle a des désirs, mais qu’elle sait bien les cacher. Êtes-vous savante? Vous me plaisez par vos rares talents; êtes-vous ignorante? C’est votre simplicité qui me plaît. Celle-ci trouve les vers de Callimaque sans grâce au prix des miens; je lui plais, elle me plaît tout de suite. Celle-là, critiquant mes vers, me conteste le titre de poète; malgré ses critiques, je voudrais la toucher de près. Celle-ci marche mollement; sa mollesse me charme: celle-là, lourdement; l’approche d’un amant lui donnera peut-être de la souplesse. L’une chante avec grâce, et son gosier flexible exhale les accents les plus mélodieux; je voudrais cueillir un baiser sur sa bouche à demi ouverte. L’autre parcourt d’un doigt léger les cordes frémissantes de sa lyre; qui pourrait ne point aimer des mains si savantes? Cette autre enfin me séduit par sa danse; j’aime à voir ses poses lascives, le mouvement cadencé de ses bras, son adresse à répondre à la mesure par le balancement de tout son corps. Ne parlons point de moi, que tout enflamme: mettez Hippolyte devant elle; il deviendra un Priape. Toi, qui es grande, tu ne le cèdes pas aux héroïnes de l’antiquité, et tu tiens bien ta place dans toute la longueur du lit. Toi qui es toute mignonne, tu sais me plaire aussi. Toutes deux me ravissent; la grande et la petite me conviennent également. Celle-ci est-elle sans parure? Je pense à ce que la parure pourrait ajouter à ses charmes. Celle-là est-elle parée? Elle brille de tous ses attraits. Je suis l’esclave de la blonde et de la brune, et j’aime aussi une Vénus sous un teint basané. De noirs cheveux flottent-ils sur un cou de neige? La beauté de Léda était due à sa noire chevelure. Aperçois-je de blonds cheveux? Une chevelure dorée faisait la beauté de l’Aurore. Partout l’histoire m’aide à justifier mon amour. La jeunesse m’enchante, la maturité me séduit: l’une a pour elle la beauté du corps, l’autre son esprit. En un mot, de toutes les belles que l’on admire à Rome, il n’en est point une seule que ne convoite mon amour.

Les amours, Garnier Frères, Librairies-Éditeurs, 1883, pages 46/47.
Les amours, Club du Livre – Philippe Lebaud (illustré par Blasco Mentor), 1970, pages 59 à 63.

(traduction en vers par le comte de Séguier)

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