En lisant Joris-Karl Huysmans (2)

Le sleeping-car (extraits)

(…)

HUIT heures du soir. Sur le triste quai de la gare du Nord, la foule des passagers s’empresse. Au milieu du train déjà envahi par des familles qui luttent, les bras levés, contre les filets des wagons et les valises, le sleeping-car érige son interminable caisse de tôle noire. Dès que l’on a franchi le marchepied et pénétré dans le corridor qui parcourt la voiture d’un bout à l’autre, l’idée déjà suggérée par la sombre armature de ce véhicule, qu’on entre dans une prison, s’affirme.
(…)
À mon tour, j’entre et je m’étends sur mon matelas, écoutant, anxieux, les craquements du lit pendu au-dessus de ma tête, me demandant si les crochets qui le retiennent ne vont point fléchir. L’idée que le gros monsieur qui git là-haut pourrait être brusquement versé sur moi, m’effare; puis dans le cliquetis des ferrailles, dans les cris déchirants des essieux et des freins, dans le roulement sourd et comme gras des roues, mes émois se dispersent et je ne songe plus qu’à me caler, afin d’éviter les secousses. Je me sens, en effet, balancé par les pieds et par la nuque, ainsi qu’un homme que l’on va jeter à l’eau. Brandi en avant je crois que je vais perforer la cloison avec mes jambes et me ficher, en vibrant, tel qu’une pointe de flêeche, dans les champs qui longe le rail; et aussitôt le mouvement en sens inverse s’effectue, je m’imagine filer en arrière, faire la planche, piquer une tête à la renverse, sur l’autre voie.
Vainement j’essaie de reprendre mon équilibre, je tire, d’une main, ma chemise qui remonte, se boule en tapons sous mes reins, se volute sur mon ventre en crêpe et, de l’autre, je contiens la couverture et les draps qui se sauvent dans ces gambades insensées d’un lit!
Je tente de diverses postures; je m’allonge de côté, le nez dans la ruelle, mais, à un changement d’aiguilles, la cloison devient élastique et m’envoie rebondir sur l’autre bord; d’un saut de carpe, je me retourne, je me blottis le dos contre le mur mais un cahot me repousse et je coule dans la sente dont le parquet tapissé chancelle. Je m’agrippe, d’un bras au matelas et j’abrite, de l’autre, mon crane qui bat, éperdu, l’oreiller de crin.
Alors je me recroqueville, je m’atténue, je me casse en chien de fusil, mais mes genoux se frappent et mes talons devenus fous, m’éperonnent. Exaspéré, je m’étale sur le ventre, mais au premier choc, je saute ainsi qu’une grenouille et je me rabote l’échine sur le dessous de l’autre lit. N’en pouvant plus, je me détermine enfin à me mettre sur mon séant, à m’accroupir les jambes croisées tel qu’un tailleur, mais j’ai beau plier les épaules et baisser le front, je reçois encore de ce lit qui me surplombe une formidable claque.
Et l’express continue de rouler à toute vapeur; il fait le lacet, gronde et mugit, patine et siffle. Je valse, emporté par une danse Saint-Guy qu’accélère un orage de culbutes et de gifles. A moitié nu, en bannière, je flotte comme un gonfalon, je dégringole comme un sac de lest, je ricoche comme une balle, je crois, à certains moments, que je vais défoncer d’un coup de front le toit du véhicule et crever d’un coup de pied son sol. Je deviens à la fois, tourniquet et toton, bobine et fusée, jet d’eau et boule!

« Le sleeping-car », De tout, Librairie Plon, 1908, pages 170 – 173/174/175.

Publicités
Cet article, publié dans Culture, Littérature, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s