En lisant Claude Simon (5)

Lorsque j’écris (je m’en rends compte de plus en plus), je n’«exprime» pas quelque chose qui préexisterait à l’écriture. Certes, il y a ce que l’on pourrait appeler un «point de départ»: ce vague et confus magma que je porte en moi dans lequel je vais puiser.
Mais au fur et à mesure que j’écris, il se produit un curieux phénomène: ce langage dont je croyais pouvoir me servir comme d’un instrument déplie ses lignes de forces. Par la profusion des images que suscite chaque mot (si je dis par exemple que l’encre dont je me sers est bleue, ce sont aussitôt tous les objets bleus du monde qui sont évoqués, s’introduisent, par le biais de cette qualité commune dans ma pensée et par conséquent dans un discours où, initialement, ils n’avaient pas leur place), je suis sans cesse dévié de mon propos premier qui est ainsi, au fur et à mesure que j’écris, gauchi, modifié par les obstacles ou au contraire les perspectives, également imprévus, qui se présentent à tout instant.
Au reste l’écriture se refuse superbement à celui qui la maltraite d’une façon ou d’une autre, veut se servir d’elle, soit en la neutralisant, soit pour la mettre gratuitement en question: elle cède, bien sûr, mais à la façon d’une fille violentée: elle n’est plus alors qu’inertie, passivité fadeur. Comme tout artiste, l’écrivain est tout autant guidé par son matériau que par ses intentions.
«Je n’ai jamais fait le tableau que je voulais faire», a dit Picasso – et Raoul Dufy que j’ai bien connu, me disait aussi: «Il faut savoir abandonner le tableau que l’on voulait faire au profit de celui qui se fait».
En ce qui me concerne, non seulement je peux dire que je n’ai jamais écrit le roman dont j’avais eu l’idée, mais que, paradoxalement, les romans qui se sont faits sous ma plume (par ce bizarre jeu qui n’est pas sans évoquer celui du tennis: l’écrivain lance une balle que le langage lui renvoie aussitôt d’une façon imprévue, l’écrivain la renvoyant de nouveau en essayant d’exploiter ou de corriger cet imprévu, et ainsi de suite) ont été, et de beaucoup, infiniment plus riches que mon premier projet.
C’est donc dans une sorte d’exploration, une hasardeuse aventure au cours de laquelle il progressera à tâtons, que l’écrivain se lance.
Pourquoi s’y lance-t-il ? Probablement, avant tout, pour faire. Quoi ? L’écrivain ne sait trop. Avant tout, il veut écrire comme le peintre éprouve, avant tout le besoin de peindre (et peu importe quoi : une femme, un arbre, une pomme et quelquefois même pas: rien que la jouissance d’étaler, de faire voisiner certaines couleurs sur une toile). Et partis l’un et l’autre comme Colomb pour découvrir un monde, c’est à un autre, insoupçonné, qu’ils abordent.

Pour qui donc écrit Sartre ? Claude Simon, texte paru dans l’Express du 28 mai 1964.

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