En lisant Julien Gracq (1)

Écrivain : quelqu’un qui croit sentir que quelque chose, par moments, demande à acquérir par son entremise le genre d’existence que donne le langage. Genre d’existence dont le public est le vérificateur capricieux, intermittent, et peu sûr, et l’auteur le seul garant fiable. Le public est un réseau qu’on peut toujours court-circuiter sans que rien d’essentiel au phénomène littéraire s’annule : le voyant témoin qui s’allume dans la cervelle de l’auteur est nécessaire et suffisant. Le courant qui passe au fil de la plume ne va vers personne ; il faudrait en finir une bonne fois avec l’image égarante des “chers lecteurs” levés à l’horizon de l’écritoire et de l’écrivain, ainsi qu’à celui d’un orateur public la foule dans laquelle il transvase la liqueur enivrante. La littérature va du moi confus et aphasique au moi informé par l’intermédiaire des mots, rien de plus : le public n’est admis à cet acte d’autosatisfaction qu’au titre de voyeur, et généralement contre espèces – et c’est, je le concède, dans cette affaire, le côté peu ragoûtant.

En lisant en écrivant, Editions José Corti, 1980, p. 159.

Littérature et cinéma :
Quand on compare un film tiré d’un roman au roman lui-même, la somme quasi infinie d’informations instantanées que nous livre l’image, opposée à la parcimonie, à la pauvreté même des notations de la phrase romanesque correspondante, nous fait toucher du doigt combien l’efficacité de la fiction relève parfois de près des méthodes de l’acupuncture. Il s’agit en effet pour le romancier non pas de saturer instantanément les moyens de perception, comme le fait l’image, et d’obtenir par là chez le spectateur un état de passivité fascinée, mais seulement d’alerter avec précision les quelques centres névralgiques capables d’irradier, de dynamiser toutes les zones inertes intermédiaires.

En lisant en écrivant, Editions José Corti, 1980, p. 237.

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2 commentaires pour En lisant Julien Gracq (1)

  1. FERRERO Christian (13) dit :

    content de vous voir de retour

  2. Cowboy dit :

    Comme c’est gentil ! Quelle fidélité !… après tout ce temps. J’en rosis. Ma propre épouse n’a même pas jugé utile de se réjouir du retour de son cowboy !
    En vérité, il ne s’agit pas d’un véritable retour. L’époque radieuse où les internautes s’enfilaient des billets de 3000 signes sur une base quotidienne est révolue. Désormais, on « gazouille » (ou on éructe) en 140 signes, expression courte de pensées qui ne le sont pas moins. Dont acte. Pas question pour moi de remettre le couvert. J’ai fait mon temps, basta ! et le monde, sournoisement, a survécu à ma défection.
    Si je reprends du service aujourd’hui, c’est à des fins purement égoïstes. Je m’explique : depuis des années en effet, je consigne sur de gros carnets, des citations, des textes courts, glanés à mesure de mes lectures. Or le corpus est devenu si abondant que lorsque me prend l’envie de retrouver tel ou tel passage, extrait ou aphorisme, c’est souvent peine perdue. D’où l’idée de me servir du blog comme espace de stockage, de numériser progressivement ces notes précieuses que les « tags » et la fonction « recherche » de cet espace me permettront alors d’exhumer d’un clic chaque fois que ma mémoire faillira.
    Bien cordialement,
    C.

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