Y l’est pas frais, mon poisson ?

Je vais faire les courses au supermarché. 13h. L’heure idéale, l’heure des misanthropes. Quand j’arrive, le magasin est quasiment désert. Si ce n’était le fond sonore débile et la voix de Daniel Prévost, le larynx officiel de l’enseigne, qui enchaîne les messages publicitaires, je n’aurais aucun motif de plainte. En tout cas, je sens que ça va être une opération rondement menée. Personne aux légumes, personne au rayon crémerie, personne à la boucherie, c’est le sans-faute. La poissonnerie maintenant. Ce sera le faux pas. Pour une poignée de crevettes, je vais vivre l’enfer. J’approche. La poissonnière est en grande conversation avec une cliente et, fidèle au cliché qui s’attache à sa profession, elle ne parle pas, elle HURLE. L’autre opine.

« Les gens veulent plus travailler, j’vous dis, le voilà le problème… Et les 35 heures, les 35 heures, c’est ça qui a foutu le pays par terre. C’est ça ! Etc… »

Je vous épargne le couplet sur les jeunes. Sachez seulement que c’est rien que des jean-foutre et des feignants. Je me raidis. Elle prend ça pour de l’impatience mais comme elle n’a pas terminé sa conférence, elle s’avance, élevant encore le ton, et m’invite à profiter des bonnes feuilles. Coup de menton :

« Franchement, c’est pas vrai c’que j’dis ».  L’autre en profite pour s’esbigner. La harengère en remet une couche :

« Franchement ? Vous z’êtes pas de mon avis ? VOUS Z’ÊTES PAS DE MON AVIS ?
– Franchement ?
– Oui… franchement.
– Franchement… si ce que je viens d’entendre mérite le nom d’avis, je ne suis pas d’accord. En revanche, si ce n’était, comme je le crois, que du bruit, je vous propose d’y mettre un terme et de se concentrer sur vos crevettes. »

Comme je parle doucement et avec le sourire, mon incivilité glisse sur elle comme de l’eau sur les écailles de ses poissons. Elle sourit même.

« Ah bon ? Vous z’êtes pas d’accord ? Vous z’êtes pas d’accord ?
– Encore une fois, NON. Et sauf votre respect, je tiens même ça pour un tissu d’âneries. »

Elle tique, mais à peine (oui, à cause de ce sourire et de ce regard qui ont fait fondre tant de ses semblables). Pire. Elle s’enquiert, veut en savoir davantage.

Mon Dieu, par où commencer ? Je me sens tel un urbaniste devant les décombres de Homs. Je lui propose de faire appel à son intelligence, j’ajoute deviner, dans ses yeux, qu’elle n’en est pas dépourvue. Un très bon point pour moi. Ses yeux, au demeurant, seraient tout à fait présentables s’ils n’étaient entourés d’une épaisse couche de fond de teint butyreux qu’elle doit gâcher à la truelle.

Connaît-elle des chômeurs ? Oui. S’en réjouissent-ils ? Non. Je souligne une première contradiction dans son argumentaire. Elle lâche un « Oui, mais bon… y en a quand même… » On la sent pourtant déstabilisée, fragile. Elle n’a encore aucun doute sur son verdict mais le ver est dans le fruit.

Encore une fois, par où commencer ? Je tente l’esquive, lui fais remarquer qu’elle n’a peut-être pas beaucoup de temps à me consacrer, que je ne voudrais pas l’importuner même si ses propos, personnellement, enfin… (je hoche la tête, l’air navré, genre « de vous, j’attendais mieux »). Elle est désolée, insiste.

Je rassemble mon pouvoir de synthèse et lui brosse un rapide portrait du monde du travail, de son évolution, de ses tendances (travailler toujours moins), des acquis sociaux, du code du travail, tout cela brutalement démantelé au cours du dernier quart de siècle (et surtout des cinq dernières années -incise que je fais bien sonner, à toutes fins utiles) par la globalisation, la course effrénée aux profits, etc.

Elle a alors une remarque hallucinante.

« Mais avant les 35h, jamais on ne parlait de diminuer le temps de travail ? » Preuve de la charge symbolique de cette fameuse loi Aubry.

Alors, je lui rappelle 36, les 40 h, 82, les 39h. Bref, la tendance logique de toute société progressiste et humaniste. Je vois passer tout son étal dans son regard. Et diable, ça n’est pas très frais. Elle m’interrompt, étonnée :

« Mais vous savez tout sur tout, vous ? Vous êtes dans quelle branche ? »

J’ai envie de lui dire que non seulement on n’est pas dans la même branche mais qu’on ne descend sûrement pas du même arbre. Ça ferait trop et je garde pour moi. Je me contente, humblement, de déplorer, hélas, de ne pas tout connaître, mais précise que tout connaître sur tout est le contraire de ne rien savoir sur rien. Et qu’à tout prendre… En tout cas, quand il s’agit d’ouvrir sa gueule, la première configuration rend l’opération plus légitime.

Je lui demande encore ce qu’au fond d’elle-même elle préférerait. Travailler moins et gagner plus, ou travailler plus et gagner moins.

« Ah béééé… évidemment…, dit-elle.
– Tiens, tiens, ne seriez-vous pas une paresseuse un tantinet cachotière, par hasard ?
(sourire) Oui, bien sûr, mais c’est pas possible, votre truc ?
– Qui vous l’a dit ? Votre patron ? Le MEDEF ? Vous leur faites confiance ? »

Petit couplet sur l’augmentation (chiffrée) de la productivité au cours du dernier quart de siècle et question : qui a profité de cette productivité ? Les salariés ou les actionnaires ?

Bref, je comptais expédier les courses en deux temps trois mouvements et je n’ai toujours pas mes crevettes. Et puis, il me paraît sage d’éviter la surcharge cognitive. Je conclus, un peu solennel, ampoulé :

« Penser est une chose difficile, mais reconnaissez-le, utile, non ? Et penser juste est un véritable casse-tête. Seulement, quand on consent l’effort, je vous jure qu’à terme, on se sent mieux. Je vous propose, chaque fois qu’il vous viendra une idée, de ne pas la laisser échapper trop vite, mais de la poser, là, entre vos poissons (je fais le geste d’écarter la poiscaille), ou mieux, chez vous, à tête reposée. Regardez-la longuement, cette idée, retournez-la, vérifiez-en la qualité, la fraîcheur, appliquez sur elle cet effort d’intelligence auquel je faisais appel tout à l’heure et voyez ce qu’elle vaut vraiment avant de la faire vôtre et, plus grave, de la diffuser. Vous verrez, on a des surprises, parfois, et… de bonnes surprises. Soyez gentille, promettez-moi d’essayer. » (sourire)

Il n’est bonne compagnie qui ne se quitte. Ne pouvant, sur de telles paroles, me diriger vers les produits d’hygiène (pourtant inscrits sur ma liste mais dont les palettes sont trop près de la poissonnerie), je marche vers le rayon des vins fins. Je sens son regard dans mon dos. Pour le papier hygiénique, je ferai un détour et reviendrai plus tard.

Cowboy

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9 commentaires pour Y l’est pas frais, mon poisson ?

  1. A propos de crevettes, j’ai repensé à l’excellent film « Sur la planche », où l’analyse sociologique rejoint le portrait psychologique : même si ça se passe à Tanger, ta poissonnière pourrait acheter avec profit le DVD quand il sortira.

    Sinon, tu as su faire preuve de pédagogie (normal) car il va peut-être falloir éviter en ce moment, en vertu du « principe de précaution », le rayon boucherie « dans les supermarchés », comme l’a dit Sarkozy hier sur France 2.

    Il a d’ailleurs été joliment qualifié ce matin, dans « Le Canard enchaîné », de… chef de l’étal !

  2. Cowboy dit :

    « Le chef de l’étal », j’adore. Puisse-t-il aussi être définitivement le « chef de l’étale » au regard des sondages.

  3. Soizic dit :

    Je ne connais pas le rire de la crevette mais je crois qu’elles ont bien rigolé.
    Bonne dégustation !
    Soizic.

    • Cowboy dit :

      Soizic,
      Les crevettes, a priori, ont bonne mine. Je vous proposerais bien de les partager, autour d’un verre de blanc, en regardant et en commentant vos photos.

  4. Hervéposuto dit :

    Ouais bon, en gros vous avez la drague intello, quoi… 🙂

  5. Croyan Svejef dit :

    Vous avez bien du courage , Cowboy, de vous attaquer au « bon sens » près de chez nous et autres multitudes d’idées reçues, préjugés, légendes urbaines et suppositions farfelues.
    Y a du boulot car la liste est longue et pas exhaustive.
    Savez-vous qu’une Américaine aurait accidentellement tué son chiot en le mettant à sécher dans son four à micro-ondes ?
    Pendant que les étrangers viennent manger le pain des français, les cheminots touchent toujours la prime de charbon.
    Heureusement qu’il y a du fer dans les épinards et que les chiens portent secours à leur maître en danger car les chauves-souris se prennent dans les cheveux et il ne faut jamais avaler son chewing-gum.
    Le vieillissement de la population va coûter cher à la Sécu et l’assistanat est un cancer de la société française.
    Bien sûr, la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit et manger de la soupe, ça fait grandir mais la masturbation rend sourd ou aveugle et si tu n’as pas une Rolex à 50 ans, tu as raté ta vie.
    Il faut boire deux litres d’eau par jour (attention, l’eau calcaire est mauvaise pour les tuyauteries) et couper ses cheveux, ce qui les aide à mieux pousser.
    Les fonctionnaires sont des privilégiés et sont payés lors des grèves qui prennent en otage le peuple français, donc mangeons du chocolat qui est un antidépresseur.
    Si les chats tombent toujours sur leurs pattes et les autruches se cachent la tête dans le sable, le taureau, lui, est attiré par le rouge et les castors prennent leur queue pour une truelle.
    L’être humain n’utiliserait que 10 ou 30 % de son cerveau alors qu’Hitler n’aurait eu qu’un seul testicule, pas comme les Esquimaux qui ont des centaines de mots pour dire neige.
    etc.

    • Cowboy dit :

      Merci, Croyan (ah bon ? Vraiment ?) pour cet inventaire (il fallait bien, enfin, que quelqu’un le fît), ce festival et, en un mot, ce régal.
      Une question, simplement, que je me suis toujours posé. C’est à propos de cette affirmation, donnée pour scientifique, selon laquelle l’être humain n’utiliserait que 10 à 30% de ces capacités cérébrales. Autant mon expérience m’incite à confirmer la fourchette basse, autant je m’interroge. Est-ce que les scientifiques qui ont calculé ça n’utilisent eux-mêmes que 10 à 30% de leur cerveau ? Parce que dans ce cas…

    • Soizic dit :

      Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire mon cher Croyan Svejef. Mais vous avez raison et vous le prouvez. De temps en temps, il faut remettre les choses à leur juste place, merci pour toutes ces vérités vraies. Elles me rassurent.
      Pourtant, si je puis me permettre, j’aimerais apporter une petite précision à cette brillante démonstration. Quand vous parlez de couper ses cheveux pour mieux les faire pousser vous omettez un détail qui a son importance : le faire pendant la lune montante.
      On m’a rapporté que la lune descendante est tout aussi efficace, pourvu qu’on coupe les cheveux de nuit, fenêtre ouverte, face à la lune, en chantant un lied de Schubert. Mais j’en doute. Bon nombre de personnes ont les cheveux longs et ne chantent que du Mika ou de l’Obispo.
      Je vous souhaite une bonne journée, cher Croyan Svejef. Quant à moi, je poursuis mes recherches sur le nombre de mots disponibles en français pour désigner la connerie bêtise humaine.

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