Tous les Guéant se valent (1)

Eh ben, qu’est-ce qu’on n’aura pas dit ? Quelle volée de bois vert ! Heureusement qu’un philosophe (et non des moindres), Luc Ferry, est intervenu pour dépassionner un peu le débat.

“Effervescence stupide. Toutes les civilisations se valent-elles ? Evidemment non. Est-il scandaleux de le dire ? Pas davantage (…) Les cris d’orfraie poussés par les bien-pensants touchant les propos de Guéant sont d’autant plus ridicules que ces derniers relèvent plus de l’évidence que de la provocation.” (sic – Luc Ferry dans le Figaro)

Ben oui, n’en déplaise aux bien-pensants, aux “droitsdel’hommistes”, aux défenseurs de la verve et de l’ortolan et, pour tout dire, n’en déplaise à moi-même, y avait pas de quoi fouetter un chat. A travers le « prisme » (1)  de l’évidence, toutes les civilisations ne se valent pas et puis c’est marre !

Bon, il y a eu d’autres prises de position, certes, mais qui laissent à sourire. Ainsi Raphaël Enthoven, sur France Culture, dans sa chronique modestement intitulée “Le monde selon Raphaël Enthoven”. Ben voyons, j’me mouche pas du coude ! Oui… Enthoven… Vous voyez qui je veux dire ? Le gandin, beau gosse, costume toujours de belle coupe, jamais un mot plus haut que l’autre, le gendre idéal. Ah, fallait entendre ! Ça valait son pesant de moutarde. Et que je te parle de relativisme, et que je te cite le chapitre 31 du Livre I des Essais de Montaigne, et que je t’étale ma culture, et que je t’amphigourise pendant 7 mn montre en main… Des moments je croyais qu’il parlait en verlan tellement c’était confus. Je crois même que j’ai tapé sur le poste une ou deux fois. I-NAU-DIBLE ! Ah non, je vous jure. Pour noyer le poisson, y s’y entend celui-là. Comme disait Comtesse : “Much volume and no content.” (2)

Remarquez, la ficelle est un peu grosse. Confronté à une évidence imparable, le bavard se réfugie dans la logorrhée. C’est pas nouveau.

Car c’est bien d’évidence qu’il faut parler. Ferry le confirme. Et ce matin, Hortefeux, sur France Inter, ne disait pas autre chose. Or l’évidence ne se prouve pas. Elle s’observe, se constate. On peut la déplorer, elle n’en est pas moins vraie.

L’évidence, ça fait gagner du temps. T’as pas besoin de réfléchir. L’évidence, ça repose. Tu regardes, t’observes et tu notes.

Les Noirs courent beaucoup plus vite que les Blancs. C’est évident, non ? (paraît même que du temps où la chasse aux nègres étaient autorisée, on a pu observer des performances tout à fait étonnantes). Alors qu’en ski, notez bien qu’ils piquent pas leur bille (remarquez, c’est p’t-être à cause du prix de la doudoune, du remonte-pente et des canons à neige. Autant on peut courir pieds nus –et ils ne s’en privent pas-, autant pour le ski…). Mais bon, on n’est pas là pour barguigner, on est là pour constater. Constatons. Les Inuits supportent mieux le froid que les Sénégalais. A 5000 mètres, un Sherpa respire avec autant de facilité que mézigue sur la plage de Royan. Etc. Les évidences, on n’en trouve autant qu’un curé peut en bénir.

Pour savoir si une société est plus ou moins civilisée qu’une autre, c’est pareil, y a qu’à observer.

L’exemple du sort fait aux femmes, invoqué par M. Guéant, est éloquent. Une société qui opprime les femmes, qui pratique l’excision (dans des conditions d’hygiène douteuse), qui leur tape sur la gueule dès qu’elle soulève un coin de la bâche qui les protège de notre virile et taquine convoitise, vous appelez ça une société civilisée, vous ? Eh ben, vous manquez pas d’air !

Une civilisation digne de ce nom respecte les femmes et les traite avec des égards. Elle leur ouvre la portière, leur offre des aspirateurs et des sorbetières et leur laisse porter des tenues que c’est pas Dieu possible ? Bon, d’accord, elle les paie aussi 20% de moins que les hommes mais bon… y a pas de quoi convoquer le TPI. Et puis, ça, dès qu’on a un moment, on va s’en occuper et tout rentrera dans l’ordre.

On peut poursuivre avec des exemples moins prosaïques. Les valeurs du siècle des Lumières valent-elles mieux que les valeurs cotées en Bourse ? La déclaration universelle des Droits de l’Homme vaut-elle mieux que la Charia ? Franchement, y pas photo même si, sur le premier point, je pressens un Claude Guéant légèrement plus frileux.

Bon, encore une fois, je cause, je cause, et j’ai dépassé les 3500 signes qui constituent la limite imposée par la Charte de “The Cowboy and the Comtesse” ?

Je vais devoir surseoir. Mais avant, je dirai ceci : sauf erreur de ma part, toutes les réactions indignées –auxquelles, fondamentalement, j’adhère– s’ancrent sur la seconde partie de l’énoncé guéantien “ne se valent pas”. Est-ce à croire que le concept de « civilisation » –et surtout de « civilisations » au pluriel– va de soi. Rien n’est moins sûr. Tel sera le point de départ du second volet de cet hommage au Ministre de l’Intérieur.

(à suivre)

(1) prisme : élément transformant l’image du réel, généralement en la déformant (TLF)
(2) relisant ce très vieil article, je me demandais si l’ironie du passage était bien évidente… j’espère.

Cowboy

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12 commentaires pour Tous les Guéant se valent (1)

  1. Raphaël Enthoven, petit marquis radiophonique et télévisuel (nous ne parlerons pas de ses relations « en famille » avec unetelle).

    Il n’est pas étonnant que Luc Ferry, l’auteur réac inoubliable, avec Alain Renaut, de « La Pensée 68 », soit intervenu au secours du pauvre Guéant. On attend maintenant les arguments « scientifiques » d’un Allègre, les cris d’oie blanche de Morano… et tout cela sur un décor lepéniste.

    • Cowboy dit :

      C’est à dessein (on connaît mon tact) que je n’ai pas évoqué les antécédents galants de Raphaël Enthoven.
      Quoiqu’on puisse dire de lui, je l’ai trouvé très bien sur ce dossier et j’espère que l’hommage un peu retenu que je lui rends reste perceptible.
      Quant à Luc Ferry, ma foi… (soupir). Qu’en dire ? N’est-il pas assez puni par l’anagramme de son prénom ?

  2. totolezheros dit :

    Excellent !
    Faudrait voir à publier un peu plus souvent, Monsieur Cow-boy !

    • Cowboy dit :

      Merci, totolezheros, vous êtes toujours aussi généreux. Quant à augmenter ma productivité… bah… je ne suis pas certain que cela s’impose. Elle suffit en l’état à assurer la subsistance de ma bonne humeur et la maintenance de mes fonctions supérieures. Bien à vous.

  3. Hervé dit :

    Vous trouve trop dur avec Enthoven sur cette chronique précise, mais bah ! 🙂 Pour le reste, plein accord !

    • Cowboy dit :

      En fait, c’est que… peut-être… je pousse l’ironie trop loin, RV. La charge était trop forte pour que l’on s’y trompât. Comme je le disais en commentaire à Dominique, je la trouve très bien cette chronique d’Enthoven. Très très bien. Et tout, dans le paragraphe qui lui était concerné, n’était -à mes yeux- que compliments et hommage. Si, si, je vous assure. Et croyez bien que je ne l’ai pas trouvée confuse, cette chronique. Je plaisantais. Je faisais l’âne pour me goberger du son de France Culture. En 7 mn, ma narine, convoquée à hauteur du caniveau par M. Guéant, s’est trouvée dégagée et remplie du parfum si rare de l’intelligence et de la culture. J’en reste sincèrement reconnaissant à M. Enthoven.

      • Hervé dit :

        Punaise, j’ai le cerveau tout congelé moi, à force de ne plus vous fréquenter j’en suis arrivé à ne plus savoir vous décrypter… M’accepterez-vous tout de même, Ô Maître ?..

        ———-
        @ Hervé,
        Sans crainte ni humilité ne sois, Anekin, et que la Force soit avec toi.
        Maître Ioda.

  4. Rance Fojevys dit :

    Et tous les coqs de barbarie se valent : 5 euros pièce.

  5. michèle dit :

    c’est vrai, faire le galant çà rapporte

    cf ci dessous :
    http://www.la-presse-anarchiste.net/spip.php?article3208

    (mon second commentaire, intelligent, je le garde sous le coude, que vous poireautiez quelque peu ahnonmaisoh)

  6. michèle dit :

    Oui, je note qu’en 1912, ils savaient parler aux femmes mais c’était avant deux guerres, normal.
    note : commentaire intelligent ci-dessous en lien avec le billet :

    […] puis le bruit des soques de Judith arriva de l’escalier.
    – Tu avais besoin de tout ce temps ? bougonna le mari.
    – Il n’a aucune envie de se convertir, annonça Judith. Il veut, dit-il mourir dans la religion de ses ancêtres. Mais il serait heureux de te voir, ajouta-t-elle en s’adressant à don Nicola. Il paraît que tu lui as expliqué un jour une chose qu’il aimerait entendre à nouveau.
    – Il ne t’a pas dit quoi ? Comment faire pour me le rappeler ?
    – Je ne sais si j’ai bien compris, s’excusa Judith. C’était sur la charité, je crois. Sur la commune filiation du genre humain, ou quelque chose du même genre. Tu te souviendras certainement. Avant de mourir, dit-il, il aimerait entendre à nouveau ce que tu lui avais dit.
    Dans l’escalier comme dans le corridor du premier étage, il faisait tout noir.
    […]
    Mais cette voix était déjà si légère, si ténue, si lasse qu’elle finit soudain par ne plus faire entendre qu’un incompréhensible murmure, et la tête de l’enfant retomba sur le Livre.
    – Elle a fini par s’endormir, dit tout bas Judith. A moins que la pauvre petite ne soit évanouie.
    Aidée du prêtre, elle la souleva délicatement sans l’éveiller et la transporta sur son lit dans la chambre voisine. Don Nicola s’assit à la place de l’enfant, à côté du malade, auquel il commença à lire un passage du livre de Job. Toutefois l’on n’eût pu dire si le malade écoutait. Le seul signe de vie qu’il donnât était une sorte de cri étouffé et rauque qui, venu de la poitrine, s’échappait entre ses lèvres entr’ouvertes. Mais, vers minuit, il y eut un léger mieux et le malade se reprit à parler. Son expérience, toutefois, ne trompa point le prêtre. C’était le mieux qui, bien souvent, précède la mort.
    – Êtes-vous vraiment toujours convaincu, demanda le vieux père Stern à don Nicola, que tout ceci a un sens ? Vous en êtes sûr ?
    Puis il ajouta :
    – Parlez-moi maintenant de la commune filiation de tous les hommes.
    Judith resta dans l’ombre, sans dormir et les yeux grand ouverts. Dans sa simplicité, elle se rendait compte qu’elle était l’unique témoin d’un évènement miraculeux et qu’elle entendait prononcer des paroles peu ordinaires. Le vieux monsieur Stern ne dura pas jusqu’à l’aube. Puis les jours passèrent, la neige fondit, les loups rentrèrent dans leurs tanières et, sur les amandiers de la vallée, s’épanouirent des millions de fleurettes blanches.

    Secondo Tranquilli
    in Une poignée de figues

  7. michèle dit :

    Voilà, je l’aime beaucoup ce livre sur les mûres.
    Le sujet est toutes les civilisations se valent elles ?

    C ma réponse : oui , et les chimpanzés aussi valent nos civilisations.

    Tout le long du bouquin, je me suis fait beaucoup de souci pour Rocco croyant qu’il se ferait dessouder mais non, il a survécu. Quand il se marie avec Stella (qui a un prénom identique à son patronyme, en allemand Stern signifie étoile) il ne se rase plus et est fringué comme un clodo, se boutonnant la chemise n’importe comment, normal elle l’attend à la maison, il n’a plus besoin de faire des efforts insensés. Pourtant, ce type, l’auteur, n’est pas de chez moi ; je suis tout à la fois du nord et du sud et de l’autre côté et lui est du milieu mais quand je le lis, des vagues de bonheur me parcourent l’échine et mon frère il est.
    Mon passage préféré c’est quand il passe la nuit avec ses potes et quand il rentre elle l’attend sur le pas de la porte avec les deux assiettes qui ont refroidi, alors lui met sa tête sur ses genoux et fait semblant de dormir, elle croit qu’il est rentré depuis longtemps car elle s’était assoupie et donc elle le veille. Il dort mieux quand elle veille sur lui.
    Je ne vous raconte pas l’intrigue c’est très compliqué et affreusement politique et il n’y a aucune logique, heureusement Stella tient la route et a le cap. Parce que lui sait jamais trop où il en est.

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