Tendresse de pitié

Mercredi, au moment de l’annonce de la nouvelle… oserai-je l’avouer –je n’en suis pas fier–, mon premier réflexe a été de comparer le poids et les dimensions d’un I-Phone et d’un pancréas. Qu’on ne pousse pas les hauts cris, à chacun sa façon de faire son deuil, à chacun sa façon d’exorciser la perspective de sa mort prochaine sur laquelle chacune des autres vient zoomer. Ma façon à moi est un peu cynique, je n’ai pas trouvé mieux.

La disparition de Steve Jobs m’affecte, oui, mais raisonnablement. Elle m’affecte égoistement aussi, en ceci que plus le temps passe, plus on meurt autour de moi. A qui le tour ? Après vous, je vous en prie.

Oui, ce concert de louanges, ce deuil parfois hystérique me paraît un peu disproportionné, légèrement indécent ; et si je m’appelais Bill Gates, je me garderais de mourir trop vite car je subodore que son trépas ne déclenchera pas les mêmes flux lacrymaux ni les mêmes hommages.

La guerre Apple-Microsoft, ça a longtemps été David contre Goliath. D’un côté, le grand méchant, rouleau compresseur économique, bouffeur de parts de marchés, et de l’autre le petit génie, rigolard et sympatoche, ébouriffé, un peu bordélique au fond de son garage, mais dandy pétillant d’idées. Bref, l’artiste. Et ce n’est pas un hasard si au cinéma, alors qu’Apple représentait 5% du marché de l’informatique, 100% des ordinateurs étaient des Mac ; ils le sont encore.

D’une certaine façon, Microsoft a très tôt gagné le combat économique tandis qu’Apple, étrangement, gagnait celui de la morale.

Or c’est bien là que ça coince. Apple est une multinationale comme les autres, exploiteuse éhontée du monde du travail et qui n’a jamais été très regardante sur les désastres humains et écologiques dont ses sous-traitants sont la cause en Inde ou en Chine. Occupé par ses propres et douloureux soucis de santé, je gage que Steve Jobs n’aura pas eu le loisir de se préoccuper de celle de ces milliers de travailleurs qui, pour quelques picaillons, mettent à la disposition du monde les joyaux technologiques nés de son esprit toujours en gésine.

Oui, je déplore profondément, sincèrement, les défaillances du pancréas Jobsien dont je sais à peu près tout, mais je suis sans nouvelles de ceux des 250 ouvriers (pour ne citer qu’eux) de l’usine Foxconn de Chennai en Inde, soumis l’an passé à la vaporisation de pesticides.

Oui, Steve Jobs était un virtuose du marketing et si l’on admet que la qualité de génie s’applique aux virtuoses du marketing, alors il était un génie.

Pour le reste, il faut raison garder et s’il convient d’éprouver pour lui la « tendresse de pitié » dont parlait Albert Cohen, il importe de n’en pas faire l’icône d’une forme moderne d’humanisme ni un bienfaiteur de l’humanité.

Cowboy

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13 commentaires pour Tendresse de pitié

  1. Jacyf Nevrose dit :

    Mille sabords ! « Tendresse de pitié » expression que je ne connaissais pas. Qu’ à cela ne tienne, je vais la « googueulisée » me suis-je dit. Et là, horreur,…du psaume, du cantique, de la papophilie, du seigneur et de l’amour, de la paroisserie et de l’alléluia, du père, du fils et du saint-esprit, et mille autres bondieuseries à rendre apoplectique un bouffeur de curé comme moi !
    Vous me la copierez, Cowboy.
    D’autre part, vous avez raison. Pas de quoi sanctifier un expert en ergonomie.

    • Cowboy dit :

      Jacyf Névrose,
      Non seulement je ne vais pas vous la copier mais c’est vous qui allez lire -et copier cent fois… veinard, il n’y a que 200 pages écrites en gros caractères– « Ô vous frères humains », d’Albert Cohen. Bien sûr, vous aurez pris d’abord le temps de le découvrir dans une petite nouvelle intitulée « Mort de Charlot », avant d’enchaîner « Solal », « Mangeclous », « Le livre de ma mère », « Belle du Seigneur », « Les Valeureux » et « Carnet 1978 ». Entre « Mangeclous » et « Le livre de ma mère », vous aurez bien sûr glissé « Churchill d’Angleterre » écrit en 1943 et publié sous le pseudo de Jean Mahan.

      Je vous offre, en attendant, le début de « Mort de Charlot » (dont la dizaine de pages avait convaincu Jacques Rivière, directeur et animateur de la Nouvelle Revue Française dans les années 20, de sauter dans un train pour Genève pour aller proposer à Albert Cohen la publication de ses cinq prochains livres que le jeune immigré de Corfou… n’avait absolument pas prévu d’écrire).

      « Devant l’embouchure de la Gironde, le dix-huit.
      Il balaye la salle à manger avec le rouleau à gazon. Mais c’est l’heure du déjeuner. Il carillonne pour s’appeler à table et accourt avec un étonnement joyeux. Il téléphone à sa vache qui arrive aussitôt. Soucieux de ménager la pudeur de Brunette, il la trait avec tact. Il sucre le lait. Les morceaux de sucre sont de rapides papillons entre ses doigts. Il s’arrête car sa conscience le trouble. Il s’en va puis revient et, tourmenté d’absolu, verse tragiquement impassible tout le sucrier dans sa tasse. »

      Et je vous offre, pour le même tarif, les dernières lignes de « Ô vous frères humains » où celui (moi) qui rêve de voir pendu le dernier religieux avec les tripes du dernier trader n’a jamais relevé trace de la moindre… bondieuserie. Ah mais !

      « Ô vous, frères humains, vous qui pour si peu de temps remuez, immobiles bientôt et à jamais compassés et muets en vos raides décès, ayez pitié de vos frères en la mort, et sans plus prétendre les aimer du dérisoire amour du prochain, amour sans sérieux, amour de paroles, amour dont nous avons longuement goûté au cours de siècles et nous savons ce qu’il vaut, bornez-vous sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort. Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine. »

  2. @ Cowboy : d’accord avec toi sur les conditions économiques imposées par Steve Jobs à ses sous-traitants notamment chinois. Et le déferlement des bougies devant les « Apple stores » est grotesque. Ceci n’empêche pas de reconnaître l’inventivité du créateur du Macintosh et de toute la gamme qui s’en est suivie.
    Je ne parle pas de la couv de Libé du 7 octotbre, pub en première page à peine déguisée sous prétexte d’un détournement du logo célèbre.

    @ Jacyf Nevrose : n’étiez-vous pas un des premiers acheteurs de l’iPhone, produit par des esclaves chinois ?

    • Cowboy dit :

      Va pour l’inventivité -même si l’expression jacyfnévrotique d’expert en ergonomie me paraît mieux adaptée et si le Macintosh doit aussi un peu (beaucoup ?) à Jef Raskin.

      Addendum : je réalise tout soudain qu’à la question (indirecte) : « ceci n’empêche pas de reconnaître (donc de « saluer ») l’inventivité du créateur du Macintosh et de toute la gamme qui s’en est suivie », j’ai quand même envie de répondre : « Si ! »

    • Jacyf Nevrose dit :

      @DH Oui, mais bien avant l’Iphone, dans la fin des années 70, j’ai utilisé le Minitel, qui n’était qu’un Iphone dépourvu de circuits intégrés, de puissance de calcul, d’écran tactile et de duplexeur de fréquences radioélectriques… toutes choses que M.Jobs n’a certainement pas été le seul à développer…

      • Cowboy dit :

        Pour info, je viens de lire que deux millions de personnes utilisaient encore le Minitel en 2010 pour un chiffre d’affaires de € 200 000. Arrêt définitif du service prévu en juin 2012.

  3. michèle dit :

    Bof ; on ne crache pas sur les morts. Pourquoi ? Parce qu’ils sont morts.
    Ai entendu sa rubrique nécrologique adaptée par Philippe Meyer dans sa chronique. Trois grands arrachements il a vécu : à la naissance, rejeté par sa mère, son adoption a posé moults problèmes. Patron d’Apple, le CA l’a viré lors de conflits intra-muros. Là, il a crée ipod et ipad. Le troisième, je crois que c’est le pancréas qui est un organe vital comme le foie, le cœur et quelques autres.
    En vrai, 56 ans c’est pas un âge pour mourir.
    C’est dit.
    Les gens branchés ont des Macs. Les autres, ploucs, comme moi, avons des ordi. peu chers de l’empire de Gates ; quoiqu’il en soit, nous voilà esclaves.
    Sur l’Inde et la Chine faudrait aussi supprimer les ballons de foot et les chaussures afférentes, et, et, et…

    • Cowboy dit :

      Michèle,
      Vous avez raison sur tout. Sauf sur un point. Essentiel… VITAL ! Je ne crache pas sur les morts. Et je vais vous surprendre (ou vous étonner), je ne glaviote pas sur les vivants non plus. En fait, je ne crache quasiment pas.
      « One more thing » (comme disait Steve Jobs) : vous parlez du pancréas comme d’un organe vital -à l’instar de qq autres 🙂. Soit. Mais je vous ferai remarquer que tous les organes sont vitaux. C’est pas pour dire, mais on est sacrément fait à l’économie, nous autres frères humains. Non ?

  4. michèle dit :

    Non, non, je crois bien que l’on peut se passer de quelques uns : exemple les yeux (ô misère) et la rate, l’utérus, les ovaires, la prostate, les oreilles. Par contre, j’aime plus plus plus votre titre et votre engouement pour Albert Cohen, ça oui.
    bien le bonsoir à vous,

    • Cowboy dit :

      Vous avez raison, Michèle, on peut parfaitement se passer d’utérus et d’ovaires. Et je sais de quoi je parle !
      Quant à vous, je vous devine à l’abri d’un cancer de la prostate.

      • michèle dit :

        Oui et aussi de l’ablation de la prostate ; mais je pourrai avoir une descente d’organes (c’est pas top) ou une mort violente (ça non plus- j’y ai songé tout l’été où j’ai baigné dans un bain d’affection roboratif, je me suis dit « si ça se trouve tu vas mourir de mort violente », je préfèrerai pas si j’avais le choix). Je me suis mise dans le sujet avec Restless de Gus Van Sant (tendresse de pitié).

        J’ai réussi à pleurer une heure vingt environ sur une heure trente cinq de film. Hélas deux p……. devant moi ont eu un portable qui a sonné durant un des moments-clés. Magnanime, ai cru que c’était une erreur de casting et qu’elles allaient l’éteindre, mais non, je crois encore aux canards sauvages. Après avoir répondu par sms elles l’ont laissé marcher et il a re-sonné. J’ai dû me mettre à gueuler pour obtenir qu’on voit la fin du film tranquille. La prochaine fois, je les saisis par les cheveux et les jette dehors manu militari.

        Film superbe, sensible, pudique ; avec moult cimetières, enterrements, morts, et futurs morts appelés aussi morts à venir et morts passés (là c’est fantôme mais bon j’ai géré).
        Le contraire du livre pourri que j’ai lu hier au soir. Qui m’a gâché la vie.

        Moi, je suis incroyablement mortelle et je le sais.

        Et bien contente de cela : déjà que je m’emmerde pas mal mortelle, je n’ose songer au cauchemar d’être immortelle.
        Rien que pour mes relations avec les mecs, ici bas, mourir, quel délice ! Enfin, tranquille et avec mes potes, Pierre et Paul et Saul, José et Spéré là-haut.

  5. Il y a si longtemps que je ne cultive plus le culte de quoi que ce soit. Je ne cultive plus. Point. Mon coeur s’est asséché devant ces jardins de louanges, ces courbettes obséquieuses, ces grands coups de tiares à la monseigneur, et ces longs OM tibétains pour nous endormir les soirs de cauchemars. Le génie a-t-il besoin de se réclamer de Gutenberg, d’Einstein ou du Cardinal Richelieu? Napoléon a-t-il été un génie? Le Napoléon de Ben Weider ou de Max Gallo est-il le même personnage que celui que nous a, il y a des lustres, présenté un Henri Guillemin au ton doux mais aux propos dévastateurs? La compagnie Sony, sur le corps encore chaud de ce pauvre Jobs, a déjà négocié les droits de cinéma pour rendre immortelle sa personne. Dans quel monde vivons-nous, diantre!

    • Cowboy dit :

      Pierre,
      En vous lisant, me reviennent en mémoire ces vers de Molière placés dans la bouche d’Alceste. Je ne résiste pas au plaisir de les citer :

      Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
      Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode;
      Et je ne hais rien tant que les contorsions
      De tous ces grands faiseurs de protestations,

      Ces affables donneurs d’embrassades frivoles,
      Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles,
      Qui de civilités avec tous font combat,
      Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
      Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse,

      Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
      Et vous fasse de vous un éloge éclatant,
      Lorsqu’au premier faquin il court en faire autant ?
      Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située
      Qui veuille d’une estime ainsi prostituée;

      Et la plus glorieuse a des régals peu chers,
      Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers :
      Sur quelque préférence une estime se fonde,
      Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde.
      Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,

      Morbleu ! vous n’êtes pas pour être de mes gens;
      Je refuse d’un cœur la vaste complaisance
      Qui ne fait de mérite aucune différence;
      Je veux qu’on me distingue; et pour le trancher net,
      L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.

      Molière, Le Misanthrope, Acte I, scène 1.

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