Maid in Manhattan (2)

(suite du billet du 28 mai)

La suite ? oui, bon. Dans un bâillement, alors. Parce que franchement, ça vaut plus le jus. L’info ne se conserve pas. Elle passe de la Une à l’Histoire. Sur chaque évènement, il y a une date de péremption qui n’excède pas la semaine. L’espace de cerveau laissé disponible par Coca Cola est exigu, l’actualité est dense. Faut faire de la place. Paradoxe : parler d’un évènement après quinze jours n’a plus de sens quand en parler à chaud n’en a pas encore. Mais c’est comme ça. On aime s’informer frais. Le réchauffé, le ragoût médiatique mijoté à feu doux, on n’en veut pas. Gardez vos analyses en 3500 signes, on veut des photos, on veut des titres, des slogans en police de 96. On est déjà passé à autre chose. On a bien ri. C’était bien. Très bien même. Mais terminé. Plus la moindre trace de liqueur séminale sur la moquette de la chambre 2806 du Sofitel des 43ème et 45ème rues. Client suivant. La fin de l’histoire, on la subodore. A 50 contre un. Négociation entre les parties (pardon)… dédommagement… compensation…

Depuis le déclenchement de l’affaire DSK, il y a eu un peu plus de 200 viols en France. Petits viols sympas, dans la discrétion, avec ou sans cravate. Petits viols banals, dans quelque rue sombre, au fond du local à poubelles, poétiquement sur quelque chemin creux ou tout bêtement au mitan du lit conjugal. Quelques cris d’effroi vite étouffés. Pas de quoi fouetter un chat.

Vite, vite, donnez-nous notre scoop quotidien. Quoi d’neuf ? Voyons voir… Ah oui, les forces de sécurité syriennes auraient un peu secoué, percé et découpé un enfant de 13 ans… Mouais, c’est pas mal, mais ça ne suffit pas à nous sortir de notre torpeur. Il y a le concombre tueur aussi, ça fait une bonne transition mais bon…

Ah… Ah… Ah ! Attendez… on me dit qu’un ancien ministre se serait fait « poisser » au cours d’une partouze pédophile au Maroc !!! Ah, c’est bon ça ! Merci, Luc. Maintenant, faut nous donner le nom fissa. On ne peut pas entretenir longtemps une érection médiatique collective sur de simples ragots. Allez, c’est qui ? C’est qui, p… ?

Savez… Je me demande parfois si le micro, l’antenne, pour les journalistes, ne sont pas simplement des cellules d’écoute psychologique. Ces gens ont besoin de parler et les évènements leur donnent l’occasion de se libérer de leurs obsessions. Alors ils parlent, ils causent. N’enquêtant jamais –ou n’ayant plus les moyens de le faire- ils n’ont rien à dire pour l’essentiel, mais ils occupent l’espace sonore et télévisuel. Le 15 mai, on leur dit : « DSK vient d’être arrêté pour agression sexuelle dans un hôtel new-yorkais. » Vous imaginez le choc ? « Qu’est-ce qu’on a d’autre, coco ? Rien ? Merde ! »

Vite, téléphone. Sur France Inter, le premier numéro composé fut celui de Bernard Debré. Bonne pioche ! Moins de deux heures après l’éjaculation strauss-kahnienne, il était au courant de tout, celui-là. A croire qu’il était sous le lit. Il avait interrogé tout le personnel du Sofitel qui confirmait : « Pensez, DSK ? Un sacré queutard ! A chacun de ses passages, il nous en met partout. » Le démenti en fin de journée, du directeur de l’hôtel, atterré par l’accusation, on s’en fout. Relégué sous forme de brève. Pendant dix minutes, le méprisable, l’exécrable, l’ignoble, l’obscène Debré vomissait sa haine avant de la figer sur son blog, dans un billet immonde, qu’il concluait par un « Disparaissez. Vite ! » adressé au futur ex-directeur du FMI et traduction approximative du « Va de retro, Satanas ! » qu’il avait en tête. Etrange réaction tout de même, disproportionnée ? C’est à se demander ce qui se passait, ce jour-là, dans l’inconscient de Bernard Debré, dans les zones contiguës de son slip et de son reptilien. Bref…

Dans la foulée, ce fut Isabelle Alonso qui relevait, pour l’occasion, le rideau de fer de son petit commerce. Entre les deux, entre les horreurs débitées, un point commun : la répétition sournoise de la formule « Si les faits sont avérés, bien sûr », un style oratoire qui n’est pas sans rappeler –le talent de Shakespeare en moins–, la péroraison et le leitmotiv de Marc-Antoine : « Mais Brutus est un homme honorable. » Entre cette précaution et les horreurs crachées, ils savent qu’on ne retiendra que les horreurs et c’est ce qui compte.

Dans tous les témoignages autorisés, un autre point commun : « je voudrais d’abord avoir une pensée pour la victime. » Mais problème… S’agissant de l’icelle, rien à se mettre sous la dent. Alors la généreuse pensée s’égare, se perd avant de se raccrocher aux génitales du monstre. Et c’est reparti.

Des réactions, il y en a eu d’autres. Toutes savoureuses. Du « y a pas mort d’homme » langien au « troussage de soubrette » de JFK (l’autre). Volée de bois vert pour ce dernier qui, rouge de honte, se confond en excuses. Debré ? Rien de neuf de ce côté-là, on reste sur la même ligne.

La meilleure sans doute, c’est le cri unanime de la droite (Gisbert, Fillon, etc.) : « Que la gauche ne vienne plus nous donner de leçon de morale. » Ah bon, y en avait besoin ? Aveu naïf, définitif, que la morale, il y a belle lurette que la droite s’assoit dessus. Ce qui l’agace, c’est qu’on l’emmerde encore avec ce vieux rossignol.

Une dernière chose. Viol dans un hôtel new-yorkais… peine encourue : 74 ans. Pour un génocide, un crime contre l’humanité, c’est perpète… ou vingt ans ou… l’acquittement. Qui dira encore que la condition féminine ne progresse pas ?

Là-bas, une femme est condamnée à mort pour avoir porté un pantalon, pour avoir transgressé l’interdiction de conduire. « Femme au volant, c’est la mort au tournant »… c’est quel verset déjà ? Hein, ça n’a rien à voir ? Ah pardon.

Cowboy

* (addendum du 6/6 : d’après les chiffres 2010, 75000 viols  par an, soit un toutes les 7 minutes. 200 est donc plus près du chiffre quotidien. Sur 15 jours, ça fait dans les 3000 !!! Mea culpa.)

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Un commentaire pour Maid in Manhattan (2)

  1. Jyf dit :

    C’est vrai qu’on ne s’y retrouve plus dans ce foutoir d’informations : la bactérie tueuse de Fukushima, le concombre radioactif de DSK, les stages de réflexologie plantaire du ministre Jules Ferry à Marrakech et les ondes élecTRONiques des portables qui donnent le cancer aux petits garçons…je n’arrive plus à suivre.

    Jyf

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