Peter Sellars

Le matin, au lever, j’écoute encore France Inter.

L’an dernier, j’attaquais dès l’aube avec France Culture, j’ai dû renoncer. Ça me foutait le moral à zéro. Oh, ça ne tenait pas à la mauvaise qualité des programmes. Au contraire ! Non, c’était moi. Je me souviens, c’était entre 6 et 7. “L’éloge du savoir” (1). La formule d’appel, c’était : “Afin de satisfaire toutes les gourmandises, tous les appétits de connaissances etc.” Moi, je suis plutôt du genre à déjeuner léger et ses déferlements d’intelligence sur mes synapses à peine éclos, ça déclenchait une surcharge cognitive qui me filait des céphalées.

C’est vrai quoi, ces messieurs (c’était souvent des messieurs), plutôt âgés, qui commencent leurs phrases par “vous n’êtes pas sans savoir…” avant de vous sortir un truc pour vous totalement inédit, ça ne vous met pas franchement d’attaque pour la journée. Apprendre, dès le réveil, qu’on est un ignorant chez qui le pâté touche pas la boîte, ça ne donne pas vraiment envie d’embaucher pour aller chercher des points de croissance. Surtout quand, dans le même temps, vous contemplez, dans le miroir de la salle de bains, une gueule balafrée par les plis de l’oreiller, le cheveu en bataille, l’œil humide et la paupière encore bouffie de sommeil.

France Inter, au moins, je peux l’écouter sans éprouver le mépris de moi-même. Sans compter que les chroniques de Bernard Guetta ou Dominique Seux me facilitent le transit. Et lorsque l’invité s’appelle Chatel, Lefebvre, Devedjian ou Copé, j’ai carrément l’impression qu’on m’administre le clystère.

Ces aveux me coûtent. Mon déficit culturel, je n’en suis pas fier. D’autant plus que j’ai toujours défendu ici la bonne éducation. “Chacun se bat pour ce qui lui manque”, disait Surcouf. C’est sans doute pour ça.

Or c’est précisément d’éducation dont il était question ce matin (2/11). L’invité, exceptionnellement, n’était pas un de ces types aux vertus carminatives, un de ces types “à responsabilités” comme les radios de l’aube les affectionnent. Il faut dire qu’il n’y a guère que les gens “à responsabilités” pour être disponibles dès potron-minet. Si vous ne les chopez pas aux aurores, faut plus y compter. Parce qu’après, y z’ont des tas de rendez-vous.

Ce matin, Patrick Cohen était à Washington -d’où il est beaucoup plus facile de parler des élections américaines. Seulement, impossible d’avoir les Chatel, les Lefebvre, les Devedjian ou les Copé. A cause des rendez-vous justement. Alors, Patrick Cohen s’était rabattu sur le metteur en scène Peter Sellars. On n’a pas été déçu. Peter Sellars, c’est le type de la photo. Il a une tête marrante, il est marrant.

Je n’ai sélectionné qu’une minute quarante de son interview. Le reste est de la même veine.

 

Au cours de cette minute quarante, il rappelle une vérité toute bête, toute simple. Une vérité que je n’ai eu de cesse de ressasser ici, une vérité qui m’a peut-être valu (à mon insu) quelques sourires condescendants, quelques hochements de tête navrés, mais une vérité marquée au coin de l’évidence et du bon sens, une vérité que rien, jamais, n’a démenti ou ne saurait démentir. Cette vérité, tout bête, toute simple, qu’énonce Sellars, c’est que voter républicain –ou, de ce côté-ci de l’Atlantique, voter à droite-, c’est faire le choix militant de l’ignorance contre la culture, c’est faire le choix de la jungle et de la nature contre la civilisation et l’intelligence parce que l’ignorance est voulue, souhaitée, “cultivée” par la droite éternelle et la classe dirigeante en ce qu’elle est le seul rempart susceptible d’assurer leur préservation. Et je pourrais, une fois de plus, citer Lady Blacknell, ce personnage d’Oscar Wilde dans “the importance of being earnest” :

“The whole theory of modern education is radically unsound. Fortunately in England, at any rate, education produces no effect whatsoever. If it did, it would prove a serious danger to the upper classes, and probably lead to acts of violence in Grosvenor Square.”

 

 

 

 (1) NB cette année, la tranche horaire a changé, “l’éloge du savoir” n’agresse plus les lève-tôt. Elle s’en prend aux couche-tard dont je ne suis pas certain qu’ils soient beaucoup plus frais.

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