Un salopard ordinaire

(billet initialement publié le 7 octobre 2010 sur un blog du Monde)

Désolé. Puisse ce titre m’être pardonné au nom de la bonne tenue d’ensemble de ce blog et des nombreux imparfaits du subjonctif qui le parcourent, le parsèment, et… ma main dans la gueule à qui y verra le strass de ma cuistrerie.

Oui, j’ai longtemps hésité, tâtonné, cherché des titres plus consensuels. En vain. Il faut appeler un chat un chat et un salopard un salopard.

Je rentrais en voiture d’un petit village où j’exerce un savoir-faire professionnel que beaucoup m’envient. La radio était allumée, l’heure était pile et, reconnaissant le jingle du flash d’informations, je m’extirpais lourdement d’une rêverie qui, depuis un moment, faisait de moi un conducteur dangereux, pour me concentrer sur les ultimes développements de l’actualité.

France Inter, Philippe Bertrand : “Le journal, Claire Servajean, bonjour Claire.
Claire Servajean : – Bonjour Philipe Bertrand, bonjour à tous…”
C’est parti. Sommaire sur fond de jingle entêté.

Premier sujet : ”ils sont 16000 à avoir fait leur rentrée sans aucune formation préalable ; certains de ces professeurs stagiaires sont en grande difficulté et on ne peut pas dire que l’Education Nationale fasse de son mieux pour les aider. C’est ce que l’on verra dans un instant, etc.”

Le sujet en question, vous le connaissez –toutes les radios en ont fait leurs choux gras-, je ne développerai pas. En résumé, un Inspecteur d’Académie vient d’adresser un courrier comminatoire à une jeune enseignante stagiaire en arrêt maladie après deux semaines de classe.

Ce type est un salopard. Obscène, immonde, ignoble. Le genre de type qui me fait définitivement douter du fait que lui et moi serions de la même espèce animale.

Aujourd’hui, –en particulier dans le contexte de la politique sécuritaire mise en place par M. Sarkozy et ses porte-flingues-, il est une tendance à faire sans cesse référence aux heures sombres de notre histoire, à comparer, un peu hâtivement, les mesures scélérates prises à l’encontre de telle ou telle population avec la politique de Vichy ou de ses commanditaires d’outre-Rhin. C’est exagéré, c’est risqué et c’est dangereux en des temps où les derniers témoins disparaissent, où les mémoires défaillent et où les regards sur cette époque deviennent de plus en plus indifférents. Ah bon, c’était comme ça ? Rien de plus ? C’était pas la peine d’en faire un fromage.

Et pourtant…

J’avoue que je suis moi-même –et de longue date– un adepte de ces comparaisons intempestives que je dénonce. Et si je suis prêt à admettre que la plupart de ceux qui les profèrent feraient bien de réfléchir à deux fois, j’ai toujours pensé, face aux comportements humains qu’il m’est donné d’observer, que les heures noires de la collaboration étaient un assez bon baromètre de l’âme humaine et de ses capacités à révéler ses grandeurs comme ses bassesses.

Mon idée est que tout le monde n’a pas eu la chance de vivre l’occupation allemande, ce grand examen d’humanité, d’un très haut niveau et que bien peu affrontèrent avec succès.

Mon idée est qu’il suffit de donner à tel ou tel salopard l’occasion d’être un monstre pour qu’il la saisisse à deux mains. En temps de paix, ces occasions sont rares et les salopards se contentent de petites infamies sans envergure, des coups bas sans grande conséquence. Qu’on ne me fasse pas dire que c’est dommage.

Pour des raisons professionnelles, il se trouve que j’ai bien connu le monde de l’inspection –y compris le cercle restreint de l’Inspection Générale. J’y ai croisé des gens remarquables, des intelligences que j’admire, envie et qui m’ont beaucoup appris. Et j’y ai croisé aussi de sinistres imbéciles, incultes, incompétents, vulgaires, indignes.

Oh pas de quoi fouetter un chat. Statistiquement, on trouvera fatalement la même proportion d’imbéciles dans n’importe quel milieu, chaque corporation ayant droit à son quota de canailles.

Le problème avec l’imbécile, le vulgaire, le répugnant, le nauséabond, encore une fois le salopard, c’est que sa capacité de nuisance dépend –ça va sans dire– de la position qu’il occupe. Et dès que le salopard –qui est de surcroît ambitieux– est investi du moindre pouvoir, il devient redoutable et les ornières criblant la route qui mène au génocide ne ralentissent pas sa progression.

Cette année, le ministère de l’Education Nationale, aux mains d’un expert en marketing, décrète qu’un enseignant peut désormais se passer de toute formation. Allons donc. Sur le terrain, des centaines de fonctionnaires, chargés de faire tourner la boutique, prennent vite la mesure de l’immense gâchis. Il en est, nombreux, pour protester, pour faire remonter des constats alarmants (cf. ce rapport de trois IG bien vite mis sous le boisseau). Et il en est aussi pour appliquer sans à-coups et sans état d’âme. Il en est, chiens fidèles, bavant, serviles, veules, pour obéir et servir  au-delà même des attentes du maître. Il en est pour amplifier ses folies jusqu’à la caricature, la démesure, l’obscénité. Il en est toujours pour augmenter la capacité des wagons plombés qu’on leur demande d’affréter.

Qu’on donne au salopard l’occasion d’être un monstre, il le sera. Avec zèle et jubilation.

Cet article a été publié dans Divertissement, Education. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s