Le ferblantier de la rue de Grenelle

L’autre jour, le Monde titrait : “Confronté à de nouvelles accusations, Eric Woerth dément avec véhémence”. C’était le 13 juillet. Précision importante, attendu que chaque jour, depuis des semaines, apporte son lot de nouvelles accusations que le ministre dément aussitôt. On finirait par s’y perdre tant le tango endiablé des révélations et de leurs démentis successifs est propre à vous filer le tournis.

Or, en lisant cet article, je me suis demandé si l’option “saisie semi-automatique” n’était pas (abusivement) activée sur les ordinateurs de la rédaction du Monde. C’est vrai que c’est pratique. La “saisie semi-automatique” est la fonction qui stocke en mémoire les entrées précédentes pour les suggérer à l’utilisateur dès que celui-ci tape le premier mot d’une phrase déjà saisie. Vous saisissez ?

Ainsi, dès qu’un journaliste taperait Eric Woerth sur un poste de la rédaction, la phrase “Confronté à de nouvelles accusations, Eric Woerth dément avec véhémence” s’afficherait automatiquement. Il n’y aurait plus qu’à presser la touche “entrée” et hop ! les 71 premiers signes de l’article s’inscriraient à l’écran. La “saisie semi-automatique”, c’est un peu comme le “tampon” d’antan.

Encore une fois, c’est pratique, c’est tentant, mais c’est imprudent. Et disons-le tout net, ce n’est pas très professionnel. Car j’ai beau lire et relire l’article en question, je ne trouve pas l’ombre d’un démenti. “Démentir”, d’après le TLF*, c’est “contredire quelqu’un en affirmant que ses paroles sont mensongères ou erronées” (notez bien que ce n’est pas “prouver” que ces paroles sont fausses).

Dans le cas présent, Eric Woerth ne dément rien. AB-SO-LU-MENT rien. Il affirme simplement que la vente d’une parcelle de 57 hectares de la forêt de Compiègne à une association privée (la Société des courses de Compiègne) s’est faite conformément aux usages (NDLR)… dans le cadre d’une politique de “désengagement de l’Etat”… et que ce genre de transaction “de gré à gré, sans enchères ni appels d’offres” (ie illégale) serait… monnaie courante ; des explications confortées par M. Michel Chavet, expert forestier, qui précise que même s’il y avait eu vente aux enchères pour ce terrain, elle n’aurait servi à rien car “les gens susceptibles d’acheter un hippodrome en appel d’offres se comptent sur les doigts d’une main”. Autrement dit, à quoi bon respecter la loi quand, au bout du compte, le résultat sera le même. Il est bien connu que “le temps, c’est de l’argent” et que lorsque la loi n’est qu’une perte de temps, il est raisonnable de la contourner. C’est, implicitement, ce que nous dit le ministre.

Autre coup de la saisie semi-automatique, il est question, dans ce même titre du Monde, de la… “véhémence” dont le ministre ferait preuve dans ses dénégations qui n’en sont pas. Attention, c’est quelque chose la “véhémence”. C’est du lourd. Toujours d’après le TLF, c’est la “force intense, impétueuse d’un sentiment, d’une idée ou de leur expression”, “la vivacité extrême, l’énergie passionnée qui anime une personne”. Les synonymes de “véhémence” sont ardeur, fougue, violence, impétuosité, emportement, frénésie, etc.

Ardeur, fougue, violence, impétuosité, emportement, frénésie ? Dans la bouche de Woerth, ça donne ça : “C’est vraiment pas bien, c’est pas du journalisme, c’est de la malfaisance, voilà ce que c’est (na ! NDLR). Il y a la maltraitance, et ça c’est de la malfaisance.” Franchement, la “véhémence” ministérielle est décevante.

Rappelez-vous, il y a quelques semaines, Mediapart était un repaire de fascistes, Edwy Plenel était un crypto-trotskyste et le Canard Enchaîné était l’organe de la diffamation et de la calomnie. Les mêmes, désormais, ne sont plus que “malfaisants”. A ce rythme, dans deux semaines, Eric Woerth les trouvera… “taquins”.

Bref, les choses évoluent, les choses bougent… ENFIN (je ne parle même pas des révélations que Patrice de Maistre vient de faire en garde à vue) et j’invite instamment l’équipe informatique du Monde à désactiver la fonction “saisie semi-automatique” des ordinateurs de la rédaction. Ça obligera tel journaliste à faire preuve d’un tantinet de vigilance et à titrer en conséquence. Le 13 juillet, cette énième casserole accrochée au costard du ministre appelait un titre et un seul : “Eric Woerth passe aux aveux”.

* TLF : Trésor de la Langue Française

Cowboy

Publicités
Cet article a été publié dans Divertissement. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s