L’inévitable et l’inacceptable (2)

(suite des articles précédents)

Oui… bon… en fait… j’aurais pas dû annoncer deux exemples hier. Le second est anecdotique et peut sembler totalement digressif, même si pour moi, il fait sens. Maintenant, j’ai constaté moult fois que ce qui faisait sens pour moi ne le faisait pas toujours pour mes contemporains. D’où un sentiment récurrent de grande solitude et une difficulté croissante d’identification au groupe. Bref, j’aurais dû m’en tenir à l’exemple historique. Il avait d’la gueule. Avec le second, je sens que je vais casser l’ambiance, la dynamique de ma saga des retraites. Tant pis.

L’exemple 2 a pour cadre Carrefour Market, mon supermarché de quartier. En préambule, on posera une forme de théorème : “Lorsque tu fais tes courses au supermarché, tu t’exposes fatalement, un jour ou l’autre, à l’éventualité d’un contrôle de ton ou tes cabas. C’est I-NE-VI-TABLE.”

Pour moi, ce jour fatal, c’était il y a deux ou trois jours. J’arrive à la caisse. Au fond de mon caddie, vidé de mes futurs achats sagement rangés sur le tapis roulant, deux sacs. La caissière demande à vérifier les impedimenta de l’ancêtre qui me précède dans la file. La vieille s’exécute avec un empressement docile, pitoyable et pataud. Convoquée d’urgence, son honnêteté centenaire accourt, maladroite, essoufflée, cahotante. Elle se voudrait leste pour être crédible, elle est coupablement poussive. Panique. Les doigts, engourdis, s’affolent, s’agitent, tremblent autour de l’ouverture d’un antique cabas. Quand ils en viennent à bout, la vieille sourit, en propulse la gueule béante sous le nez de la caissière, puis plonge et replonge à l’intérieur une main qu’elle exhibe enfin recto verso comme un magicien avant son numéro. Elle bredouille aussi deux ou trois mots inaudibles, révélant un défaut d’élocution cocasse.

“Vous pouvez ouvrir vos sacs ?” C’est à moi, maintenant, que ce discours s’adresse.
“Pardon ?″ (parenthèse : j’ai parfaitement entendu mais je ménage mes effets).
“Vous pouvez ouvrir vos sacs ?”
“Je PEUX mais ne le FERAI pas”, rétorqué-je en faisant bien sonner les majuscules. “Il faudra vous déplacer mais je vous préviens que si vous posez seulement la main sur un de mes bagages, ce sera un casus belli”.
“Je dois vérifier” renchérit-elle.
“Votre zèle vous honore, ma dignité m’importe davantage” ponti-fier-je.

Un blanc. La formulation, un peu ampoulée, délibérément arrogante, s’égare dans l’entrelacs des synapses de mon interlocutrice. Elle y cherche, en vain, un point d’ancrage. Dans le regard de la dame, flotte le doute, l’étonnement, l’embarras aussi.

Comme j’ai haussé le ton, les regards convergent vers l’épicentre du conflit. La caissière contiguë se précipite au secours de sa collègue.
“Mais c’est écrit, monsieur”, me lance-t-elle, montrant l’écriteau “ouvrir sacs et cabas”.
“Et alors ?” reprends-je de volée. “Vous pouvez écrire ce que vous voulez. Ecriteau ne fait pas loi. Vous pourriez bien afficher que je dois montrer ma bite, je ne vous ferais pas ce plaisir.″

Cette dégringolade brutale, inattendue dans les registres de langue plongent mes contradictrices dans la perplexité. Ont-elles bien entendu ce qu’elles ont entendu ? Doivent-elles rire, appeler la sécurité, prendre une moue offensée ? Elles maugréent du bout des lèvres, cherchant vaguement autour d’elles le regard compatissant de clients qui –comme généralement dans ces cas– coule sur leurs chaussures.
L’incident est clos. Ma caissière poursuit l’enregistrement de mes achats tandis que je lui fais part de mon regret de ne pouvoir accéder à ses caprices mais qu’il n’est pas légalement dans ses attributions de procéder à ce genre de perquisition et que je n’entends pas les lui concéder, fût-ce à titre exceptionnel.

Je sais… d’aucuns me diront que j’ai bien du temps à perdre, qu’il n’y a pas de quoi en faire un plat, que cette pauvre caissière est en service (re)commandé, etc. D’autres, que “quand on n’a rien à se reprocher, on n’a rien à craindre″.
Je répondrai aux premiers que la vigilance systématique à l’égard des libertés minuscules est le premier rempart des libertés majuscules et rappellerai aux seconds que des centaines de milliers de Juifs, entre 1933 et 1945, suivaient leurs futurs geôliers avec confiance, sachant qu’ils n’avaient rien à se reprocher.

Mon Dieu ! 3000 signes !

La suite demain, ou après-demain ou un de ces jours prochains.

Cowboy

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