Le bac à 25 ans

Madame de Keravel s’inquiète en commentaire de mon silence face à la mort annoncée de l’histoire-géographie en Terminale S. Madame de Keravel est gentille. Elle feint de penser que mon point de vue serait digne d’intérêt. Elle me flatte et je suis sensible à la flatterie. Alors je redresse mon petit corps contrefait pour prendre la parole et la diffuser ici même si ma réponse tient en quelques mots : je me fous de l’histoire-géo comme de ma première liquette. Qu’elle crève !

Non, je déconne. C’est pour rire. Pour donner un coup de sang à RV au cas où il passerait par ici. Qu’il se rassure. Quand il aura lu, il sortira du coma artificiel dans lequel ces propos liminaires l’auront plongé, il aura l’oeil pétillant et reconnaîtra Kiki en criant : “Ah que… le con !”

Je m’explique. Ces derniers temps, j’ai lu, écouté et pesé le pour et le contre. D’un côté, des enseignants corporatistes néo-staliniens attachés à leur pré carré, de l’autre des décideurs, de fins analystes, des types sereins, à la tête froide et qui causent bien. Facile de choisir son camp, non ?

Soyons réalistes ! On n’est plus dans la Grèce antique où les Aristote, les Platon, les Socrate et consort détenaient la totalité du savoir qu’ils distillaient pour des grappes d’étudiants dilettantes accrochés à leurs basques, tout en se baguenaudant dans la palestre avant de finir la soirée dans quelque lupanar (souvenons-nous, en effet, qu’à l’époque, les cahiers étaient en pierre, qu’il fallait trois jours pour y graver son nom en haut à gauche et qu’il était impossible de donner des devoirs du jour pour le lendemain).

Aujourd’hui, fini le bon temps. La connaissance progresse, explose de manière exponentielle. Chaque matin, quand on se réveille, de nouvelles sciences sont apparues pendant la nuit. On ouvre sa fenêtre sur des paysages qu’on ne reconnaît plus. Absorber la totalité du savoir relève d’une impossible gageure. Il faut faire des choix.

Je sais bien que selon certaines rumeurs, on n’utiliserait que 10% de notre cerveau –ce qui laisserait une confortable marge de progression. Seulement je me dis aussi que si ceux qui le prétendent n’utilisent eux-mêmes que 10% de leurs capacités cérébrales, leur théorie perd en crédibilité, non ? Méfiance donc.

Bref, vous avez compris. Compte tenu du temps accordé à la scolarité et de l’espace de cerveau disponible, il faut faire de la place. Hier, c’était le français qu’on débarquait en 1ère, aujourd’hui, c’est l’histoire-géo. Demain, ce sera les arts appliqués et la musique dont l’utilité économique… faut bien reconnaître…

Car là est bien LA question. Dans une société libérale, les maîtres mots sont “utilité”, “efficience” et “rentabilité”. Or de quoi a-t-on besoin ? De philosophes ? D’historiens ? Foutaise ! Tous des pisse-froid, des types tristes comme des bonnets de nuit qui n’ont d’autre souci que de nous mettre le nez dans le pipi de notre passé ? Foin d’hier, pensons à demain ! Un avenir radieux nous tend les bras tandis que le passé torture nos consciences. Y’a pas photo.

LA solution ? Elle serait pourtant simple. La scolarité obligatoire à 16 ans, c’était bon du temps de Périclès (même si certains promouvaient encore récemment l’apprentissage à 14 ans sous prétexte que bon nombre de gosses ne seraient pas faits pour des études longues et auraient une vocation précoce pour la décongélation de steaks chez MacDo ou le tournage-fraisage).

LA solution, c’est, ici et maintenant, la scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans. En attendant de passer à 20 pour présenter bientôt le bac à 25. Ça nous laisserait le temps de franchir dix fois le pont d’Arcole avec Napoléon. Augmenter la durée des études, encore et toujours, pour vaincre l’inculture et l’incuriosité. Là est le devoir (et devrait être) la priorité et la fierté de toute société civilisée. Ça coûterait la peau du cul ? C’est vrai. Mais, comme disait Derek Bok, ancien président de Harvard, “si vous trouvez que l’éducation coûte trop cher, essayez l’ignorance.”

Délirant ? J’en conviens. Mais pas plus que les discours qui proposent d’amputer année après année le sacro-saint parcours des “humanités” au prétexte qu’il y aurait trop à apprendre, trop à savoir.

De toutes façons, l’idée qu’on passe deux ou trois lustres sur les bancs de l’école pour cesser du jour au lendemain, en entrant dans le monde du travail, tout apprentissage, toute forme d’étude désintéressée, toute complicité avec la culture jusqu’à la tombe, ça m’a toujours troué le cul. Et je rêve parfois d’un monde où dans chaque bureau, dans chaque atelier, dans chaque fabrique, dans chaque administration, il y aurait, sur le temps de travail, un temps consacré à l’étude, à la culture, à la connaissance, pures, gratuites, sans autre préoccupation qu’elles-mêmes. Imaginez un peu… il est dix heures sur la chaîne de montage de la Renault Velsatis :

“Nom de Dieu, lâche Marcel en même temps que la pince, tu prends l’relais, René ? J’ai ma conf’ sur les guerres puniques dans cinq minutes. Faut qu’je file. On s’voit à la cantoche ?”

Tiens, je rêve de croiser la route de camionneurs de la trempe de Jean Yanne et Paul Mercey.

Le lien d’intégration YouTube étant désactivé, il faudra aller visionner l’extrait du sketch sur place :
http://www.youtube.com/watch?v=jLMzHKrgBZs

Cowboy

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