Haro sur la droite (3)

Bon, ben, c’est pas tout ça, mais faut s’y remettre. J’avais dit “la droite, on va la mettre en charpie”… les jours passent et je “procrastine”. Donc chose promise chose due, c’est parti mon kiki, clapman, s’il vous plaît : “Haro sur la droite, troisième”.

En fait, ça devrait plutôt s’appeler “Maman, les p’tits bateaux” (cf. émission de Noëlle Bréham, tous les dimanche soirs sur France Inter) car le présent billet intervient en réponse à une question postée en commentaire au bas du précédent, question qu’on pourrait reformuler ainsi :

“Bonzour, ze m’appelle Sarles Henri (encore un gosse de riche), z’ai six zans et ze voudrais savoir pourquoi est-ce que c’est-il que des pauvres y votent pour la droite ?” C’est mignon à c’t’âge, hein ?

Charles Henri, je te remercie de ta question. C’est une très bonne question. Une question difficile qui s’appuie, il est vrai, sur un constat étonnant. Une question qui revient à dire (ce que ta bonne éducation t’interdit de proclamer en ces termes) : “le pauvre ne serait-il pas un peu c… sur les bords ?” Je te le dis d’emblée : l’hypothèse ne saurait être balayée d’un revers de main.

Pourtant, avant de prendre position sur le fond de ta question, je voudrais m’arrêter un instant sur le concept de “pauvres”, concept qui me paraît aujourd’hui étrangement suranné.

Le ”pauvre” a, de tous temps, été largement répandu. Selon des études sérieuses, il aurait même tendance à proliférer. Il est aujourd’hui tellement nombreux que le lexicographe a dû créer des sous-catégories afin de l’héberger ne serait-ce que linguistiquement. Le ”serf”, concept médiéval, le “miséreux” et le marxiste “prolétaire”, estampillés XIXème siècle, étaient objectivement devenus obsolètes dans un univers d’écrans plats et de Wifi. Il fallait inventer un mot nouveau.

C’est ainsi qu’est né, à la fin du siècle dernier, le “précaire”. On peut raisonnablement affirmer aujourd’hui que le “précaire” est une réussite totale, tant linguistique que politique et sociale. En quelques années, le “précaire” s’est développé de manière exponentielle. Comme son nom l’indique, le “précaire” se cultive sur le terreau de la “précarité”. Depuis 2002, sous l’impulsion de Jean-Pierre Raffarin, de vastes champs ont été ouverts à cette culture intensive dont le rendement dépasse aujourd’hui les prévisions les plus optimistes. Le “précaire” connaît désormais un tel succès que le “pauvre” devrait rapidement disparaître de nos villes et de nos campagnes pour ne survivre qu’à la lettre “P” des dictionnaires, précédé de l’abréviation “Vx” ou de la mention “vieilli”. “L’extinction du paupérisme” dont rêvait Napoléon III devient enfin réalité.

Quelle différence, extirpé-je de ton babil, y a-t-il entre le “pauvre” et le “précaire” ? Fondamentalement… aucune. A cette différence près que le “pauvre” sait qu’il n’a rien à perdre et cela peut le rendre dangereux. Le “pauvre” est naturellement un braillard prêt à s’enflammer pour un slogan et à brandir la tête des puissants au bout d’une pique. Le “précaire”, à l’inverse, sent que ça pourrait être pire, ce qui l’incite à la prudence, voire à la docilité. Tu devines, j’espère, tout le parti qu’on peut tirer de la nuance. Le “pauvre” croyait à la “lutte des classes”, le “précaire” pense “fracture sociale”. Le “pauvre” votait communiste à plus de 20% avec le majeur levé, le “précaire” sait qu’en ex-URSS, les dignitaires du régime mangeaient des enfants à tous les repas. A défaut d’une conscience politique, le “pauvre” avait une conscience de classe, le “précaire” sait que la gauche, la droite, c’est pareil.

Or dès qu’on cesse de faire la différence entre la gauche et la droite, dès qu’on pose que la gauche et la droite, c’est pareil, dès qu’on ose affirmer -même du bout des lèvres- que la droite serait devenue “sociale” (cf. commentaires billet précédent – voir note 1), dès qu’on a l’hallucinante naïveté d’y croire, c’est qu’on a perdu définitivement de vue deux siècles d’Histoire ainsi que les valeurs dont l’une et l’autre sont issues. Exigeantes valeurs humanistes et de progrès, valeurs des Lumières d’un côté, valeurs recyclées de l’Ancien Régime de l’autre, valeurs, avant tout, cotées en bourse.

L’avènement du “précaire” est un tour de force linguistique et politique. Avec le “précaire”, la droite a encore de beaux jours devant elle.

Mais venons-en plus précisément à ta question. Ah… Charles Henri s’est endormi. Chut… On verra une autre fois. 

 

 

 

(1) non, la droite n’est pas devenue sociale. Elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais. La droite ne change pas, la droite s’adapte au mieux de ses intérêts. Et si elle se montre encore prudente face à certains “acquis sociaux” (ce qui semble d’ailleurs être en train d’évoluer), c’est tout simplement parce qu’elle sait que le concept “d’acquis sociaux” est un tabou et que leur remise en cause a toujours été le premier prétexte aux déferlements de la rue. Avec l’avènement du précaire, ce tabou a été ébranlé et un coin a été enfoncé. Depuis 2002, la droite s’est déjà bien engouffrée dans cette brèche.

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