Waiting for TEOZ

Gare d’Austerlitz. Il est quatre. Mon train part à quarante-sept. Je suis en avance. Je vais prendre un espresso.

J’entre. C’est quasiment plein. J’avise une table libre. C’est une table de quatre. J’hésite. C’est un coup à voir débouler deux ou trois voyageurs, bardés de bagages et flanqués de mômes. J’ai horreur de la promiscuité bruyante. En temps normal, j’aurais renoncé. Affaibli par un état grippal, je me suis assis. Ça n’a pas raté.

Ils entrent. Elle scanne l’établissement du regard et repère le vide autour de moi. Ils s’approchent. Elle a dans les soixante-quinze ans. Il en paraît dix de plus. On sent que, dans le couple, c’est elle qui tient les commandes. Elle le guide jusqu’à MA table. Ils sont vêtus du même autoclave matelassé gris qui leur fait une démarche un peu gauche, guindée, genre pingouin séchant sur la banquise. Surtout lui.

Elle s’assoit. Lui cherche simplement la chaise du cul. C’est sûr, il va la manquer. Il oscille, elle intervient juste à temps. Il se pose enfin. Ou plutôt, il s’affaisse. Il est à ma droite. Je le vois de profil. Il a la bouche ouverte. Un signe. Le cheveu rare, en bataille, lui donne l’air d’un vieil oisillon tombé du nid. Elle propose un en-cas. Il veut bien. La serveuse vient prendre les commandes. Hésitation. Elle leur tend gentiment la carte. Elle repassera dans un moment. Sourires. Pas lui.

Elle regarde le menu, jette un œil sur la vitrine où sont alignés les différents modèles de sandwiches, revient au menu puis zoome à nouveau sur la vitrine. A chaque ligne, elle associe le signifiant au signifié, l’abstrait graphème au concret sous cellophane. Lui semble se demander pourquoi le menu est écrit en cyrillique. Elle s’en aperçoit et lui remet la carte dans le bon sens. Il la fixe sans la consulter. On sent que ça l’obligerait à baisser la tête et que tout mouvement lui est douloureux. Il respire par la bouche.

Je lui jette un œil en coin. Il a un piercing sur le nez, avec un diamant qui scintille sous le soleil factice des lampes. Il y porte la main. Le diamant disparaît. C’était une goutte. Il n’a toujours pas examiné la carte. Elle suggère un sandwich et lui montre le prototype sur le présentoir. Il acquiesce dans un grommelot. Elle va également prendre une part de tarte.
« Moi aussi, dit-il avec l’empressement d’un enfant.
– Qu’est-ce que tu bois ? demande-t-elle.
– Je vais prendre un panaché.
– Tu crois ? Tu veux pas un Coca plutôt ? Moi, je vais prendre un Coca. »
Il se concentre, réfléchit.
« Je vais prendre un quart Vittel alors. »
Elle opine, apparemment soulagée par ce second choix. La serveuse revient prendre la commande. Il n’y a pas de Coca. Que du Pepsi. Elle hésite et demande un Orangina.
« Tu veux pas un panaché ? » retente l’autre.
Elle ne relève même pas. Pose simplement sur lui un regard attendri, un peu désolé.
« Donne-moi de l’argent, dit-elle, je vais chercher un journal. »
C’est lui qui tient les cordons de la bourse. Je ne trouve pas ça très prudent.

Il entreprend de fouiller la poche gauche du matelas pneumatique qui l’enrobe. Il la cherche à tâtons. Comme il y a un rabat, ça prend du temps. Il n’arrive pas à le retrousser. Il lui suffirait de pencher un peu la tête sur le côté pour travailler à vue mais il continue à l’aveugle. Sa main tremble. Il tremble. Ou plutôt, il vibre. Il finit par exhumer un portefeuille. L’ouvre. On aperçoit une liasse de billets indécente. Je ne trouve pas ça très prudent non plus. Il lui tend vingt euros.
« Ça ira ? »
Ça ira.
« Bouge pas ». Le conseil était superflu. Elle se lève. Sort.
Elle revient en même temps que la serveuse. Elle a fait vite. Elle lui rend la monnaie. Il repart à la pêche au portefeuille. Ça ne mord pas tout de suite. Il range un billet de dix et un de cinq. Restent quelques pièces sur la table. Il y a, dans le portefeuille, une espèce de plaque rigide, avec des compartiments calibrés où l’on glisse les pièces en fonction de leur taille. Un vrai casse-tête ! Il regarde droit devant lui tandis que ses mains fourgonnent dans chaque compartiment. Il n’y arrivera pas. Il tente d’enfourner une pièce de cinquante centimes dans l’espace réservé à celles de dix. Le demi-euro se rebiffe, gicle et tombe. Je le ramasse et le repose sur la table. C’est elle qui remercie. Il n’a pas cillé, toujours bouche bée. Elle le laisse s’échiner en vain. Ses mains finissent par comprendre qu’elles doivent se débrouiller seules et les pièces trouvent enfin leur place de parking.

Il pose les yeux sur son Orangina à elle.
« T’avais pas commandé un panaché ? »
Décidément !
« Non », répond-t-elle.

« Le train TEOZ numéro 3635 à destination de Brive-la-Gaillarde partira voie 17, à dix-neuf heures quarante-sept. Il desservira les gares d’Orléans-les-Aubrais, Vierzon, Châteauroux, Limoges. »
Simone Hérault, la voix de la SNCF, me tire de ma torpeur. Il est trente-cinq. J’avale mon espresso déjà réglé et me lève. Je fais un signe de tête. Elle me sourit. Il ne réagit pas. Son piercing au diamant stalactite est réapparu. Je sors, les épaules un peu basses. Je vais m’efforcer de l’oublier.

Cowboy

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