De Guy se moque-t-on ?

Le monument aux morts de Gentioux (23)Devinette : quel(s) point(s) commun(s) y a-t-il entre Toundramante et Guy Môquet ?

Réponse : ils ont tous les deux eu 17 ans. Guy Môquet a dû s’en contenter. Toundramante, elle, a encore 17 ans. Elle n’a pas été fusillée ni ne le sera –à ma connaissance– demain à l’aube. A la veille de son exécution, Guy Môquet a rédigé une belle lettre à l’intention de ses parents. Cette lettre est aujourd’hui lue dans les écoles.

Toundramante publie d’excellents textes mais ils ne font le bonheur que de quelques lecteurs. Et elle peut bien se fendre d’une superbe bafouille à papa et maman, elle ne sera pas davantage lue ni écoutée respectueusement dans ce sanctuaire que devrait être l’Ecole.

Pour être lu aujourd’hui dans les écoles, il fallait et il suffisait d’avoir été fusillé au moins une fois. Désolée, Toundramante.

Car ce n’est pas la lettre qui fait Guy Môquet, ce ne sont pas les actes de résistance qu’il n’a pas commis, c’est « l’exécution ».

Par-delà l’obscène et énième récupération historique à des fins politiques, par-delà la énième tentative de captation d’héritage, on lit Guy Môquet aujourd’hui parce qu’il a été fusillé et devient ipso facto un « Héros ». Un Héros de la Mère Patrie !

On entend ainsi donner en exemple, en modèle à notre jeunesse… un héros ! Est-ce bien nécessaire ? N’est-ce pas un peu « too much » ? Est-ce vraiment leur assigner un objectif raisonnable ? Si oui, comment compte-t-on s’y prendre pour leur permettre de l’atteindre ?

Un héros, c’est quoi exactement, pour un adolescent ? Un héros, c’est quelqu’un « pas comme vous et moi », c’est quelqu’un qui court sous les balles, c’est quelqu’un qui se dépoitraille devant la mitraille, c’est quelqu’un qui nargue l’ennemi supérieur en nombre, c’est quelqu’un qu’on torture et qu’on fusille sans que s’éteigne la lumière de son sourire supérieur, c’est quelqu’un qui regarde le peloton d’exécution droit dans les yeux et qui crie « Vive la France » au moment où le chef des méchants dit : « Feu ! ».

C’est quelqu’un surtout –et ce n’est pas là son moindre défaut– qui vous rendrait presque la guerre sympathique ou du moins… fréquentable.

Or sans vouloir casser l’ambiance commémorative, cette description convient mal à Guy Môquet qui n’a peut-être pas été tout à fait à la hauteur de l’évènement, de l’honneur posthume que les nazis lui préparaient. D’après l’abbé Moyon en effet, le pauvre enfant se serait évanoui à l’instant suprême et on dut l’attacher pour le fusiller plus commodément.

Le vrai combat que menait Guy Môquet, militant communiste, se situait au niveau de la revendication sociale, de la lutte contre les inégalités, contre la misère et contre la politique des puissants qui, une fois de plus, avait conduit l’humanité au désastre*. Il n’est pas demandé aux enseignants de mettre l’accent sur cet aspect.

Personnellement, si je devais lire cette lettre, c’est pourtant ce que je ferais. Si je devais lire cette lettre, je déconseillerais à mes élèves d’être fusillés ou de courir, de quelque façon que ce soit, au-devant de la mort. Si je devais lire cette lettre, j’insisterais sur le fait qu’un enfant, un de plus, a été, ce jour-là, victime de la folie des hommes. Si je devais lire cette lettre, je parlerais davantage des méchants que des victimes.

Je suis toujours atterré lorsqu’on évoque les horreurs du second conflit mondial et de l’holocauste d’entendre des gens invoquer le « devoir de mémoire » (auquel bien sûr j’adhère) pour garantir que de telles horreurs ne se reproduiront pas. Or depuis soixante ans, la question de la reproduction de ces horreurs ne s’est pas posée puisqu’elles n’ont pas cessé.

Il y a depuis 1922, à Gentioux (en Creuse), petit village qui a payé un très lourd tribut à la guerre de 14/18, un monument aux morts tout à fait singulier. A côté de la liste des victimes, se dresse la sculpture d’un orphelin tendant un poing vengeur contre le monument et, au-dessous, une inscription : « MAUDITE SOIT LA GUERRE ». 

Or il a fallu attendre 1985 pour que ce monument (fierté de ses habitants) soit enfin (de guerre lasse sans doute) inauguré officiellement. Jamais les représentants de l’Etat Français (préfets) n’y avaient célébré de commémoration et on a longtemps cherché à obtenir sa démolition. Pour quelles raisons ? Est-ce qu’aucun des 63 noms inscrits sur la stèle n’a signé de lettre émouvante ? Ont-ils tous été tués d’une balle dans le dos ? Ne sont-ils pas morts en chantant ? Ou simplement ce monument donne-t-il de la guerre une image trop fidèle à sa réalité, une image trop conforme à celle que l’on devrait en donner ?

* Un poème, saisi sur Guy Môquet le jour de son arrestation, contenait le quatrain suivant (source Wikipedia) :

« Les traîtres de notre pays
Ces agents du capitalisme
Nous les chasserons hors d’ici
Pour instaurer le socialisme. »

CowboyCowboy

PS Pour ceux qui n’auraient pas le temps de fouiller dans les archives du journal d’une lycéenne, j’exhume un ancien billet « J’ai embrassé » lisible dans toutes les classes, à toute date et en toute saison.

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11 commentaires pour De Guy se moque-t-on ?

  1. Françoise dit :

    Tout à fait d’accord. Le pire c’est que la personne, les personnes qui rendent et forcent les autres à rendre un tel « hommage » à ce pauvre enfant, sont les fossoyeurs de ce que De Gaulle et les communistes en 1944, ensemble dans le Conseil National de la Résistance, ont réalisé sur le plan social et qui s’est concrétisé après la guerre.
    Ce qu’un certain Denis Kessler, ex vice-président du MEDEF explique benoîtement dans un éditorial, sur Challenges :

    « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ! Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… À y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! […] la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif et la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, le conventionnement du marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc. Cette « architecture » singulière […] est à l’évidence complètement dépassée, inefficace, datée. Elle ne permet plus à notre pays de s’adapter aux nouvelles exigences économiques, sociales, internationales. »

    C’est Nicolas Sarkozy qui disait au Congrès de l’UMP, le 14 Janvier 2007 :

    « J’ai changé parce que nul ne peut rester le même devant le visage accablé des parents d’une jeune fille brûlée vive. Parce que nul ne peut rester le même devant la douleur qu’éprouve le mari d’une jeune femme tuée par un multirécidiviste condamné dix fois pour violences et déjà une fois pour meurtre. Dans son regard on lit l’incompréhension de celui qui ne comprend pas comment l’indicible a pu être possible. Je suis révolté par l’injustice et c’en est une lorsque la société ignore les victimes. Je veux parler pour elles, agir pour elles et même, même s’il le faut crier en leurs noms. »

    Ce même Nicolas Sarkozy qui non seulement permet mais demande que l’on expulse les étrangers, femmes, hommes et petits enfants.
    Voici quelques exemples trouvés sur le site de RESF :

    — Jeudi 18 octobre : un bébé de 3 semaines et ses parents ont été arrêtés et placés au centre de rétention administrative (CRA) de Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande.
    — Mercredi 10 octobre : un enfant handicapé moteur et mental et ses parents ont été arrêtés et placés au CRA de Toulouse-Cornebarrieu.
    — Jeudi 4 octobre : une petite fille de 3 ans et sa mère ont été arrêtées placées au CRA de Lyon-Saint-Exupéry.
    — Jeudi 4 octobre : une jeune femme enceinte a été arrêtée et placée au CRA de Cayenne-Rochambeau en Guyane. Après avoir été transférée en urgence à l’hôpital, elle a accouché d’un fœtus mort.
    — Jeudi 4 octobre : une petite fille de 15 mois et sa mère, enceinte, ont été arrêtées et placées au CRA de Toulouse-Cornebarrieu. La mère perdra ses jumeaux le lendemain.

    Cow-Boy, tu m’excuseras pour ce long commentaire. Mais il m’a semblé important, aujourd’hui justement, de rappeler certaines choses.

  2. Cowboy dit :

    Ce n’est pas des excuses que vous méritez, Françoise, mais de la reconnaissance !
    Merci pour ce commentaire qui vaut bien un billet.
    Finalement, j’y pense en vous lisant. 68 et son esprit délétère, c’était l’arbre qui cachait la forêt. 68, c’était de la gnognotte, de la roupie de sansonnet, bref, la « chienlit », rien d’autre. Le vrai danger désormais, celui auquel il faut s’attaquer -et on s’y emploie-, c’est l’esprit de 45 ! Qui osera, au sein du gouvernement, se lever enfin pour le dire ?

  3. toundramante dit :

    Quoi ?! « Pour être lu aujourd’hui dans les écoles, il fallait et il suffisait d’avoir été fusillé au moins une fois » ?! Attendez, vous la sortez d’où cette clause, là ?! J’ai pas lu ça quand j’ai signé le Contrat de Postérité, moi !

    Que dites-vous ? Vous me demandez s’il n’y a pas un petit astérisque dans… attendez, deux secondes, je regarde… (bruits de feuilles que l’on tourne) … Non, désolé, je ne vois p…
    Si ! Là !! A côté du slogan « Accédez à l’ultime félicité : détruisez le moral d’une équipe de rugby ! » Renvoi au bas de page, police 3,5 : « Voir conditions générales en agence ». Putain, les salauuuuds !! Je savais bien que j’allais me faire couillonner ! Pff, c’est nul… J’vous jure, on sait plus à qui faire confiance de nos jours !…

  4. toundramante dit :

    (rah, veuillez m’excuser, j’ai un problème d’italique récurent sur ce blog, j’oublie les /, je crois…)

  5. Jean-Luc dit :

    Il y a deux catégories de gens : ceux qui sentent mauvais et ceux qui se lavent tous les jours, ceux qui font du bruit et ceux qui se taisent, ceux qui ne rangent rien et ceux qui sont maniaques, ceux qui veulent la guerre et ceux qui veulent la paix.
    Il suffit d’un individu de la première catégorie pour mettre le bordel dans une communauté d’individus de la deuxième catégorie.
    Alors qu’aucun individu de la deuxième catégorie ne pourra gêner en aucune façon une communauté d’individus de la première catégorie.
    C’est une dissymétrie dégueulasse. Surtout quand on aime la paix, le silence et l’ordre.
    Alors oui : maudite soit la guerre, et maudits soient ceux qui sentent mauvais, qui font du bruit et qui ne rangent rien.

  6. Cowboy dit :

    Vous oubliez de fermer les balises, Toundramante. Pas grave, on vous pardonne. Je redresse vos italiques derechef.

    En revanche, pensez à aller fermer vos yeux, il est tard et si vous devez être fusillée à l’aube… vous aurez une mine de… déterrée devant le peloton… ça la foutrait mal.

  7. arnodu dit :

    En ces temps où démagogie rime souvent avec sensiblerie, voici un article qui replace
    les événements douloureux de notre histoire dans leur véritable contexte.

    Voir le site Historia Nostra

  8. Cowboy dit :

    Arnodu,
    Merci pour ce lien. Je ne manquerai pas de consulter cet article dans les meilleurs délais ainsi que le site lui-même qui semble, à première vue, offrir un contenu riche.

  9. Cowboy

    Permettez-moi d’apporter un commentaire de l’autre bout de la lorgnette. Pour Odette Niles, 83 ans, résistante communiste et « petite amie » de Guy Môquet, ce qui l’indispose est le fait que, en plus de la récupération politique, la lecture a été imposée. « Sans commentaires, le texte ne veut rien dire, il ne montre pas les valeurs pour lesquelles Guy s’est battu. J’ai peur que les jeunes aient juste la larme à l’œil… Je pense aussi qu’il y a bien longtemps qu’on aurait dû lui rendre hommage ainsi qu’à tous ses autres camarades qui restent les oubliés de l’histoire. Entre lui et moi, c’était un amour platonique. Sa lettre, que je connais par cœur, est capable de me faire pleurer. Et pourtant, je ne suis pas une fille très très sensible ».
    Y a-t-il eu rendez-vous manqué avec l’histoire ? Est-ce affaire de dérapage, encore une fois, que cette journée de commémoration ? Libération en donne partiellement un aperçu : « La prof nous a dit qu’elle devait nous lire la lettre de Guy Môquet, qu’elle était obligée, mais qu’elle ne le ferait pas deux fois. Elle a lu, très vite. Ce n’était pas vraiment triste. Elle a ensuite expliqué qui il était, ce qui se passait alors. Ça a peut-être duré dix minutes.» Puis la prof est revenue au programme : la révolution industrielle ». Marie ne se souvient plus très bien de la lettre.
    Dans un autre lycée, toujours selon Libération, à la question : qui est Guy Môquet, un élève a répondu : « Guy Môquet, c’est le pote de Sarkozy ! » « Sans commentaires, le texte ne veut rien dire », disait Odette Niles. Cela est bien vrai. Guy Môquet aura été victime de la négligence du passé, et maintenant, il est victime de l’indifférence du présent.

    Pierre R. Chantelois
    Montréal (Québec)

  10. Michel Petit dit :

    Voir aussi, sur le même sujet, le blog C’EST POUR DIRE de GPONTHIEU – avec quelques intéressantes mises au point historiques (je ne parle pas de ma modeste contribution).

  11. Cowboy dit :

    A Michel Petit,
    Merci pour le lien. Je ne résiste d’ailleurs pas à reproduire ci-dessous un passage du billet en question afin de convaincre mes lecteurs de la nécessité de le lire.

    « Initialement, Guy Môquet ne figurait pas dans la liste des fusillés de Châteaubriant. Cette liste a finalement été revue par Pierre Pucheu, alors ministre de l’Intérieur, par ailleurs membre du patronat français. En intervenant lui-même dans cette sélection, il entendait « éviter de laisser fusiller cinquante bons Français ». Or, quand il était lui-même Ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy avait coutume d’opposer ceux qui « aiment » la France (les « bons Français») à ceux qui doivent la « quitter ». Il éliminait donc de son jugement tous ceux qui entendent demeurer en France… en résistant aux mesures iniques que viendrait à prendre son gouvernement. »

    Rappel du lien : « Lettre de Guy Môquet. Résistance ou vigilance ? »

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